Cabinet de lecture : Annik Bianchini nous donne son avis

Psychanalyste, membre du Cercle Freudien et du Salon Œdipe, journaliste, Annik Bianchini Depeint collabore à “Actualité en France”, la revue d’information du ministère des Affaires étrangères et européennes. Elle a enseigné au Centre culturel français de Rome. Ses publications sont orientées, par priorité, sur les auteurs et les événements alliant connaissance et recherche, dans le domaine de la psychanalyse et des sciences humaines.

Catherine Millot
La vie avec Lacan
L’Infini, collection dirigée par Philippe Sollers, 2016, 114 p. 13,50€

Dans ce petit livre à la prose aérienne, Catherine Millot nous raconte comment était La vie avec Lacan  dans les années 70, et nous fait découvrir, sous un regard tendre, passionné, fasciné, précis, qui  était l'homme derrière le psychanalyste, et quel était « Son » Lacan : un homme intelligent, cultivé, généreux, simple dans les rapports humains, libre de faire ce qu'il voulait.

"Quand je dis « son être », qu'est-ce que j'entends ?  Sa particularité, sa singularité, ce qui en lui était irréductible, son poids de réel. Lorsque j'essaie aujourd'hui de ressaisir cet être, c'est son pouvoir de concentration qui me revient, sa concentration quasi permanente sur un objet de pensée qu'il ne lâchait jamais"

Cette concentration, nous dit Catherine Millot, on la retrouve  dans sa manière de marcher, « projeté en avant, la tête la première, comme emporté par son poids, reprenant son équilibre au pas suivant ».  Jacques Lacan ne conduisait pas autrement : tête en avant, dans le mépris de l'obstacle, il ne ralentissant jamais, fût-ce pour un feu rouge ou des priorités.  Jamais repu de connaissances, « obstiné ». Toujours à la recherche d'un horizon qu'il savait inaccessible. Seul le réel semblait pouvoir arrêter  Lacan, le fonceur sur les pistes de  ski ou en voiture, aux prises avec le réel sous tous ses aspects.

D'emblée, l'auteur  raconte, pendant les vacances de l'été 1972 : « Il semblait tout connaître de Rome et m'emmena partout… Dans chaque église, musée ou monument, il s'arrêtait devant quelques œuvres seulement, qu'il regardait longuement et toujours en silence. »  Le petit livre nous emmène devant un tableau du Caravage, sur la piazza Navona avec le murmure de ses fontaines, à la Villa Médicis,  à la galerie Borghèse, dans le couvent de la Trinità dei Monti : « La Rome catholique plaisait bien à Lacan. C'est ainsi que nous avons rendu visite à un cardinal de sa connaissance, auquel il avait confié un exemplaire de ses Écrits pour qu'il le remette au pape. » 

La vie avec Lacan est une cascade de sensations, d'éclats, d'aventures,  d'anecdotes, d'instants de bonheur,  qui donnent à lire et à vivre. On y rencontre Philippe Sollers, Umberto Eco, Heidegger et son épouse, Jacqueline Risset, François Cheng, Jean-Claude Milner… Lacan était un enfant, un enfant de cinq  ans disait-il de lui-même; âge auquel il n'y aurait encore pas eu de refoulement.  « Pas de psychologie, pas d'arrière-pensées, pas d'intentions à l'autre », Jacques Lacan ne possédait rien de tout cela.

Écrivain et psychanalyste, Catherine Millot est l'auteur de cinq livres parus dans la collection « L'Infini » aux Éditions Gallimard : La vocation de l'écrivain (1991), Gide Genet Mishima (1996), Abîmes ordinaires (2001), La vie parfaite (2006) et Ô Solitude (2011). Elle a aussi publié Freud antipédagogue en 1979, puis Horsexe : Essai sur le transsexualisme en 1883, et Noboddady : l'hystérie dans le siècle en 1988.

Un jour, alors  que Lacan était en train de manier des ronds de ficelles, il lui dit : « Tu vois, ça, c'est toi ! ». Mais Catherine Millot ne précise pas quel nœud borroméen lui fut présenté :   un nœud à trois ronds de ficelle ou à quatre.  Un « toi », cependant, qui n'implique aucun « nous ».  Catherine Millot met l'accent sur la mise à  l'écart lacanienne  du « nous », c'est-à-dire l'irréductible solitude de chacun. « Mais quand je dis “nous”, j'ai le sentiment d'une fausse note. Il y avait lui, Lacan, et moi qui le suivais : ça ne faisait pas un “nous”. » L'auteur rappelle  qu'elle aurait suivi Lacan partout.

Catherine Millot rend à Lacan le supplément de vie qui refonde son existence : « Peu après Barcelone, Lacan reprit son séminaire, qu'il avait intitulé cette année-là “Encore”. Ce fut un de ses séminaires les plus inspirés. Tout au long de l'année, il parla de la féminité, de la jouissance, du lien de l'amour avec l'impossible  rapport entre les sexes. » Jacques Lacan y parla aussi des mystiques. « Encore » était bien le nom du désir qu'il ne cessait de susciter par ses trouvailles. Ce Séminaire Livre XX, nous dit Catherine Millot, lui fut même dédicacé.

À partir de l'année 73-74, Catherine Millot accompagne Jacques Lacan de plus en plus souvent à Guitrancourt, et bientôt tous les week-ends. C'était une belle maison, une ancienne prévôté  du XVIIIè siècle. C'est là que travaillait Lacan à la préparation de son séminaire hebdomadaire, attelé à son bureau, face à une grande baie vitrée qui donnait sur le jardin.  « Ce fut, pendant des années, une vie de famille à laquelle je me trouvais associée… Jacques-Alain et moi avions en commun d'être épatés par Lacan. C'était le fondement d'une mutuelle sympathie. » Car Lacan était « épatant ». L'ouvrage met aussi en lumière les passions de l'homme. Un soir, Lacan s'emporte, dans sa maison de Guitrancourt, pour un peu de caviar qui manque  ostensiblement à son dîner.

Lacan était un homme pressé, et ses séances, la plupart du temps, brèves :  « Il recevait ses patients de 8 heures du matin à 8 heures du soir, parfois davantage, s'arrêtant une heure pour déjeuner, soit au “3” chez Sylvia, ou en face au restaurant La Calèche. »  Et aussi : « Mais si Lacan avait le sens du tragique, il n'y avait rien de théâtral dans ses présentations. Il était aussi simple avec le malade que s'il avait été seul avec lui. »

Lacan avait croisé Joyce à la librairie d'Adrienne Monnier quand il avait dix-neuf ans.  La rigueur de Joyce convenait à la sienne. « Elle lui servait à réinterroger les bases de la psychanalyse : ce qu'est un symptôme, son rapport à l'inconscient, leur articulation aux catégories qu'il avait de longtemps dégagées, le symbolique, l'imaginaire, et surtout le réel, qui était de plus en plus l'objet de son interrogation, je dirais même plus :  l'objet de son tourment. »  Ce fut au cours de ces années que l'enseignement de Lacan atteignit , à force de dépouillement, à une clarté inédite.

A la fin de sa vie, Lacan se passionne pour les nœuds borroméens. Il les fabrique avec des bouts de ficelle, comme des bouts de réel. Ce réel qui ne cesse de s'écrire et de se vivre. Catherine Millot est là, présente : « Au fil du temps, les chaînes et les nœuds se faisaient toujours plus envahissants.  Lacan poursuivait ses manipulations tout en écoutant ses patients, les nœuds jonchaient le sol de son cabinet. »

L'auteur a fait une analyse pendant huit ans avec celui qui fut aussi son compagnon, ce qui lui a permis de grandir, apprendre sur soi-même.  « Vint le moment où, dans ce travail que je continuais à mener avec lui, se dévoila une vérité qui commença par me désespérer. Lacan sut d'une phrase à la fois ne pas céder sur son tranchant et en tempérer les effets. Ce fut le grand tournant thérapeutique de mon analyse. », se souvient  la psychanalyste en devenir. L'évidence d'un désir, d'un manque, d'une séparation,  prit alors la force d'un impératif.

« La mémoire est précaire », nous dit Catherine Millot dans ce petit livre à la belle écriture, empli d'authenticité, « mais l'écriture ressuscite la jeunesse des souvenirs ».  On n'attrape pas la vie, on la vit, et on la retrouve dans l'écriture, cette vie pressée, intense, joyeuse.

Annik Bianchini

 

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