Cabinet de lecture : Annik Bianchini nous donne son avis

Psychanalyste, membre du Cercle Freudien et du Salon Œdipe, journaliste, Annik Bianchini Depeint collabore à “Actualité en France”, la revue d’information du ministère des Affaires étrangères et européennes. Elle a enseigné au Centre culturel français de Rome. Ses publications sont orientées, par priorité, sur les auteurs et les événements alliant connaissance et recherche, dans le domaine de la psychanalyse et des sciences humaines.

Richard Abibon
Abords du réel, Une exploration de l'ombilic des rêves
L'Harmattan, 2015, coll. « Psychanalyse et Civilisations », 322 p., 34€

« Moi je sais que je parle,
parce que je parle,
mais que je ne persuaderai personne. »
Carlo Michelstaedter (1887-1910)

A force d'analyser ses rêves toutes les nuits depuis quarante ans, Richard Abibon est tombé sur des bouts de rêves qu'il n'arrivait pas à décrire. « Ça résistait à la description ». Des rêves impossibles à symboliser; des traces très archaïques de la période infantile; des bribes de mots; des images, des sons.  Richard Abibon a fini par appeler cela le Réel, en prenant appui sur la formule de Jacques Lacan : « Le Réel, c'est l'impossible ».

La première partie de l'ouvrage est la description de cette découverte de la psychanalyse. De rêve en rêve, Richard Abibon fait retour à la démarche de Sigmund Freud, qui se remémorait ses rêves, les transcrivait et les transmettait, en empruntant la voie royale de la Traumdeutung. Dans la  deuxième partie du livre, Richard Abibon a cherché à approfondir l'œuvre de Jacques Lacan pour comprendre si son Réel à lui correspondait au Réel de Lacan.

Ce livre n'est  pas un ouvrage sur le Réel. Quand Richard Abibon parle de son Réel, il n'analyse pas les différentes significations du Réel chez Lacan, parmi lesquelles l'objet a cause du désir, la jouissance, le traumatisme, le sujet de l'énonciation, le nouage RSI… Un livre entier ne suffirait pas à explorer les dimensions du Réel lacanien.

Sigmund Freud a inventé la psychanalyse, théorisé les notions d'inconscient, de conscient, de rêve, de refoulement, de transfert ou de complexe d'Œdipe. Pour cela, il a analysé ses rêves, ceux de ses analysants, de ses amis, de ses enfants. Il a expliqué d'où viennent les rêves, comment les interpréter et les utiliser pour soigner les névroses.

Richard Abibon veut renouer le travail de Freud analysant ses rêves avec Fliess : Pour cela, il décrit ses propres rêves : « Analyser mes rêves en public, je le fais depuis des années : voilà ce qui m'a ouvert un accès au Réel. Dans mes analyses personnelles, je n'avais pas bénéficié de cet accès. Je soupçonne mes analystes de ne pas en avoir bénéficié non plus, sinon ils ne m'auraient pas barré la route ainsi. » Plus loin, il observe : « Le Réel ne se laisse pas décrire. Il se présente sans représentation. » Richard Abibon n'entend pas transmettre quelque chose du Réel lui-même, puisque c'est impossible, mais de ces abords et de sa méthode : « Cela me rappelle aussi ma naissance et le fait que j'ai oublié ma guitare, c'est-à-dire mon phallus, à l'intérieur du ventre maternel, à moins que ça ne soit le phallus de ma mère puisqu'elle est posée contre cette « falaise herbue », c'est-à-dire un pubis poilu. »

L'auteur a trouvé dans ses rêves quelque chose d'impossible à symboliser : des traces très archaïques de l'époque infantile : « Ce n'est pas seulement de ma place dans le ventre maternel dont il est question, métaphore de ma place dans la fratrie, il s'agit aussi de ma place de petit Œdipe auprès de ma mère, celle de l'envahisseur capable de tenir tête à cet autre envahisseur avec son canon à sous-marin : mon père. »

Richard Abibon le souligne : « La pratique de la psychanalyse, c'est parler en son nom propre à quelqu'un d'autre qui entend. » Quand il n'y a pas d'autre, il y a toujours cet autre constitué par le lecteur, et plus généralement le public : « J'ai appris du rêve, vraiment. On m'objecte parfois que, lorsque j'analyse aussi mes rêves par moi-même, je n'ai personne à qui m'adresser. Du point de vue de ces contradicteurs, cela signifie que mes interprétations n'ont pas de valeur. Je réponds que je trouve toujours quelqu'un à qui m'adresser. N'ayant plus besoin d'analyste depuis fort longtemps, je m'adresse à n'importe quel autre auquel je confère momentanément cette fonction d'analyste, en lui racontant. A défaut, renouant avec le Freud inventant la psychanalyse, je m'adresse au public à travers les réseaux sociaux, les colloques et les publications d'ouvrages. »

Docteur en psychologie et psychanalyste, Richard Abibon se consacre, au fil de ses ouvrages, à la transmission de la psychanalyse.

Ne peut-on, dans son propre « cas », interroge l'auteur, tirer des enseignements théoriques et un savoir-faire pratique avec les analysants ? « Le parler de soi, il s'agit, étant analysant, de laisser “ça parler”, dans une sorte de combinatoire en bande de Moebius où le sujet de la phrase vient se rabouter au complément d'objet. » Ou encore : « Je donne la parole au sujet soi-même et il ne peut pas y en avoir d'autre.

Faut-il distinguer le désir de l'analyste de l'analyste comme sujet désirant ? Il suffit que le locuteur s'entende lui-même, dit l'auteur; articulation de la théorie et de la pratique, incluant l'analyse de l'analyste et sa position dans le transfert : « Pour en revenir au rêve, ça se passe dans la mer, mais la chimie ou les chimistes, mes frères, grèvent mon accès à une juste appréhension des choses. C'était peut-être bien eux, les agresseurs qui ont écrasé ma péniche : en tout cas socialement, à la table familiale, leur présence était écrasante. »

L'auteur révèle un Œdipe complexe et une peur de la castration exaltée. L'examen approfondi de ses très nombreux rêves l'ont amené à cerner un peu mieux cette « Chose », Das Ding. Cerner, c'est-à-dire tourner autour, poser des jalons, trouver des bords. Ce que richard Abibon a trouvé d'indescriptible, d'impossible à représenter, il l'a appelé le Réel, en référence à la définition de Lacan : « Ce qui résiste à toute symbolisation. » Cela correspond aussi à l'ombilic des rêves de Freud. Richard Abibon écrit : « Devant la difficulté à admettre l'agression anale de ma mère dans sa composante sexuelle, faute de parvenir à trancher sur l'hypothétique agression sexuelle de mes frères, faute d'un récit sur mes moments passés dans la solitude de mon lit de bébé avant le langage, faute de souvenirs du séjour utérin, faute de quelque image du sexe féminin, le symbolique tente de remonter le plus loin possible au bord du Réel, jusqu'à l'origine ultime. »

Annik Bianchini

12 février 2016

Merci Annick pour ton article. j'aimerais toutefois répondre à ce passage, dans lequel tu écris :" Ce livre n'est pas un ouvrage sur le Réel. Quand Richard Abibon parle de son Réel, il n'analyse pas les différentes significations du Réel chez Lacan, parmi lesquelles l'objet à cause du désir, la jouissance, le traumatisme, le sujet de l'énonciation, le nouage RSI… Un livre entier ne suffirait pas à explorer les dimensions du Réel lacanien".

bien sûr que si, mon livre est un livre sur le Réel !!! bien sûr que si, j'ai analysé les différentes significations du réel chez Lacan !! c'est la moitié de mon ouvrage ! l'objet a, n'est pas exactement mon thème, mais je l'ai analysé en indiquant que les contradictions dans sa définition en faisait une notion douteuse. j'indique par ailleurs où selon mon expérience se situe la cause du désir, et certainement pas dans l'objet a. la jouissance j'en ai parlé en expliquant que là aussi les contradictions dans son emploi en rendait le maniement difficile; le sujet de l'énonciation, c'est lui qui tient la parole dans toute la première partie et ceci justifie toute la méthode analytique, dans laquelle on parle en son nom propre. ceci émarge au symbolique et non au Réel. le nouage RSI enfin je ne l'ai certainement pas laissé de côté puisque j'en dessiné quelques figures dans le livre en indiquant pourquoi l'accolement des lettres à ce dessin ne convenait pas.

Richard Abibon

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