ECRITURES DE LA PSYCHANALYSE

Prochain Œdipe le Salon Nomade
22 et 23 mai 2020 à St Pétersbourg
avec Anna Karénine de Tolstoï

Le grand texte qui va nous intéresser cette année est celui qui plonge au cœur vif de l’humain : la passion amoureuse. Et c’est à une femme, Anna Karénine, que l’auteur, Léon Tolstoï, fait tenir jusqu’à la mort le fil puissant.

Oui, puissance du texte : On dit qu’au Japon, des étudiants interrogeaient William Faulkner, récompensé du Nobel : Maître, quels sont les trois romans qui, selon vous, dominent la littérature. Et Faulkner, sans hésiter, sans  lâcher sa pipe, répondit tout de go : « Anna Karénine, Anna Karénine, Anna Karénine » ! Nous voilà à Œdipe le salon dans une bien curieuse continuité, de Faulkner à Tolstoï. Elle me surprend moi même qui ne connut cette « réponse » de Faulkner qu’après le choix de l’œuvre cette année !

Ce n’est pas l’amour qui va nous retenir ici, l’amour dans les termes du désir, c’est l’amour passion. Le désir est ce qui, entre les sexes, ne marche pas. Il est de l’ordre du ratage. Le bel amour entre compléments ajustés est déployé dans le roman que nous lisons ici. C’est celui de Dolly et Stépane qui encadre, avec l’autre couple Kitty et Lévine, l’amour juste entre égaux… ou presque ! On reconnaît là l’amour et le mariage, démonstration du « ratage » et de la vie. La vie passe jusqu’à son terme naturel… Ici, au vif, dans ce cœur de l’humain il y a l’Autre couple, un couple monstre à trois personnages. Couple par le jeu des prénoms puisqu’ « Anna » s’y conjoint avec « Alexis ». Mais ils sont trois, comme le déploie très clairement Tolstoï car les deux hommes sont appelés Alexis ! Anna et Alexis Alexandrovitch, son époux, le vieux Karénine renié, aimé, puis vomi encore et, au cœur du roman, l’Autre Alexis, Vronski, le merveilleux et beau militaire qui sert de passe à la mise en jeu de l’Autre amour. Vronski n’a lui d’autre ambition que succéder au mari : il rêve et son rêve à lui est bien terne : épousailles, enfants, mariage. Par là diverge Anna Karénine qui emprunte, avec la puissance nécessaire du savoir de l’ignorance la voie étroite et violente de la passion, celle de l’inconscient, l’autre voie qui conduit sans coup férir à sa destinée mortelle. La vie est dans le roman, l’enjeu de la passion. Au plus prés d’Anna, on lira combien le rêve est pour elle ce mystère qui la poursuit, avec terreur et avec quelle régularité. On suivra ainsi dans le roman comment l’amour, né dans un train doté des griffes accessoires de la mort, conduit avec la puissance du destin, à ses effets de passion, entre les roues sauvages et innocentes du (presque) même train.

L’autre, ici, n’a de sens que de suppléance dans cet « attachement mortel », cet « amour embaumé » pour reprendre l’expression de Gide aux prises avec Madeleine. L’amour est ce qui est sur les rails de l’être et non vers ses multiples - et nécessaires – représentations. « Aimer –dit Lacan – c’est aimer un être au-delà de ce qu’il paraît être ». Je propose de mettre au travail analytique ce thème (« t’aime ») : la passion de l’être, l’au-delà que matérialise Anna.

Passion tierce, selon Lacan. Amour, haine et ignorance. « Verliebheit » avance Freud qui dans cette proposition sémantique laisse de côté « Liebe », l’amour. « Verliebheit » c’est le fait amoureux, tout ce qui fait qu’il y a amour à comprendre comme la façon dont s’y intrique son opposé, la haine. C’est l’énamoration que Lacan écrira « hainamoration » pour en souligner le nécessaire mélange. Mais lorsque ces deux mouvements instinctifs s’isolent en passion nues, elles laissent paraître l’autre, la troisième, méconnue et inconnaissable, étrange, l’ignorance. Nous n’aurons garde de l’oublier dans notre travail pour, peut-être, y voir ce qui conduit immanquablement Anna Karénine sous les roues du train. Nous savons – et la pratique de l’analyse nous entraîne à le lire - que l’ignorance (et le savoir, son autre face) - nous conduit de gré comme de force jusqu’à son terme, différents pour chaque analysant, commun dans leurs parcours : Qu’est ce qu’une analyse menée à son terme ? Qu’en est-il de ce qui en fait la nécessité, nécessité de l’analyse, nécessité de son terme ?

« Anna Karénine » est le texte le plus pur, le plus intense sur l’amour, lu dans sa vérité comme passion ; voilà ce qui nous conduira cette année à en produire les effets. « Il me hait c’est certain, pensa-t-elle » et « je veux être aimée et s’il ne m’aime plus, tout est fini… oui, il faut en finir, mais comment ? » se demanda-t-elle ». Voilà, aux dernières pages, ce qui répond au sentiment étrange qui a saisi Anna dés le  tout début du roman, quand l’accident de l’homme d’équipage « ivre ou peut-être trop emmitouflé » est révélé à Stépane et Vronski : « C’est un présage funeste » dira-t-elle en un souffle. Là « s’ignore » encore la passion déjà présente dans cette intuition ; nous essayerons dans nos textes d’en lire les avatars : Amour, haine… et ignorance.

Serge Sabinus

 

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