L'Invité : mardi 13 décembre 2005

André BOLZINGER pour son livre "Arcanes de la Psychose, retour au texte de Schreber"
Editions Campagne Première
Présentation par Francis Cohen et Patrick Belamich

 

André Bolzinger propose, dans son ouvrage, une étude psychanalytique serrée et rigoureuse des « Mémoires d’un névropathe  », publiées il y a un peu plus d’un siècle, en 1903, par le juge allemand Daniel Paul Schreber. Pour l’auteur, le titre allemand, Denkwürdigkeiten eines Nervenkranken, serait plutôt, à traduire par « Pensée et réflexions d’un malade des nerfs ». Le Président Schreber a été amené à écrire ce mémorandum afin d’engager une procédure devant un tribunal pour demander la levée de son statut d’aliéné. Par la suite, grâce à l’insistance de son auteur, ce texte sera publié.
Ce livre appartient à l’histoire de la psychanalyse. C’est Freud qui le fit connaître et à partir duquel il rédigea, sans avoir rencontré le Président Schreber, une des « Cinq psychanalyses » sous le titre de « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa ». Mémoires, autobiographie ; pour André Bolzinger, ce livre n’est rien de tout cela.
À la suite de Freud, il y eut le travail de Lacan qui consacra pratiquement tout un séminaire à l’étude de ce texte. Il favorisa sa traduction intégrale en français en 1975 par Paul Duqenne et Nicole Sels.
Le livre de Schreber a une histoire qui est prise, depuis Freud dans l’histoire de la psychanalyse et plus particulièrement, dans l’histoire de l’étude des psychoses.
Des psychoses ou plutôt de LA psychose. Lacan, en choisissant plutôt LA que les psychoses, établit un écart non négligeable mettant ainsi en évidence ce qui est au coeur même de toute cure psychanalytique non seulement pour les patients psychotiques mais aussi pour les autres. D’où, peut-être, à la fin du livre, cette fameuse pensée de Blaise Pascal : « les hommes sont si nécessairement fous, que ce serait être fou, par un autre tour de folie que de n’être pas fou ».
Il s ‘agit d’un Retour au texte à Schreber, comme l’indique le sous-titre. Déjà, Freud, guidé vers ce texte par Jung, demande en préambule au lecteur dans son étude des « Cinq psychanalyses », « de se familiariser auparavant avec le livre de Schreber en le lisant au moins une fois ». Ce retour au texte est un retour à sa version originale, c’est-à-dire à sa version allemande.
Un des apports du livre d’André Bolzinger est de souligner l’importance de la langue allemande dans les écrits et dans le délire de Schreber en les rattachant à la langue de Luther, traducteur de la Bible en allemand (ou en saxon), à l’origine de l’Allemand moderne.
Un des autres apports de ce livre est l’intérêt porté à la typographie utilisée par Schreber.
Ainsi, ce retour au texte de Schreber amène directement un retour au texte de Freud et, également un retour au séminaire et Écrits de Lacan. Ces trois textes sont liés, l’un ne va pas sans les deux autres.
Schreber récuse les théories des aliénistes comme celles de Kraepelin. Freud n’était pas aliéniste. Il propose une lecture décalée, décentrée par rapport à ce pourrait être une observation psychiatrique en vigueur à l’époque. Sa lecture est orientée par le Complexe d’Œdipe et par la Traumdeutung, laissant supposer une équivalence entre rêve et délire.
Par son étude psychanalytique du délire de Schreber, Freud donne toute l’attention et le respect qui, dans le fond, étaient souhaités par Schreber lui-même. Mais, selon l’auteur, il y a, chez Freud, maladresses et coups de force pour imposer ses théories.
Retour au texte de Schreber est le sous-titre de cet ouvrage, Arcanes de la psychose en est le titre.
ARCANES mot, tantôt masculins, tantôt féminins, trouve son origine dans le mot arche, l’Arche d’Alliance. C’est ce qui est secret, ce qui est caché voire ésotérique. Les Arcanes des alchimistes sont des opérations mystérieuses d’inspiration Cabalistique elle-même en quête de la révélation prophétique. Si, comme l’affirme André Bolzinger, Schreber n’est pas un mystique, son délire n’est pas dénué de prétention prophétique.
L’énigme et le secret sont des questions qui traversent ce livre, mais l’énigme et le secret se situent avant tout au niveau du langage, page 206 :« le signifiant est saisi en lui-même, il se fait oracle ou énigme... ». Schreber ne peut l’imaginariser. Il n’y a pas de métaphore dans son texte. Et encore de l’aventure de ce magistrat page 34 : « il y a une intrigue entre Schreber et le Dieu de Schreber parce que l’attraction est langagière » .
C’est sur cette question du langage, que, selon l’auteur, la lecture de Freud du texte de Schreber reste en retrait. Lacan entre alors en scène. Si Freud, peut-être, par manque d’outil linguistique, est passé un peu à côté de cette dimension du langage chez Schreber, c’est à ce point que s’effectue un autre retour, celui de Lacan à Freud.
Le bavardage érotico-théologique est, pour l’auteur, le pivot de la lecture de Lacan. À la suite de Freud, il s’agit, dans cet ouvrage, d’une lecture de Schreber qui se situe directement dans la perspective ouverte par Lacan, illustrée par la célèbre formule : « l’inconscient est structuré comme un langage  ». « Le délire du Président Scherber est structuré comme un langage », telle pourrait être la lecture faite ici de Schreber. À ce niveau, le travail d’André Bolzinger est poussé et précis. Il est guidé par une approche littérale du texte schreberien, où l’énonciation passe avant l’énoncé, « le dire passe le dit  ». « La division par le langage est au cœur de l’aventure de ce magistrat au moment où il s’incline devant le destin qui lui incombe. Il y souscrit après avoir résisté  ».
La « GRUNDSPRACHE », langue sacrée, langue de Dieu puise largement dans la langue de Luther issue du saxon. La typographie dans le texte de Schreber a son importance, c’est une des trouvailles de ce livre qui en reprend la texture dans ses propres pages. Mais, «  GRUNDSPRACHE », « langue fondamentale » n’est pas une langue à part entière. Il n’y a pas de syntaxe spécifique mais un vocabulaire pour initiés, un répertoire de mots de passe, comparé à L.T.I., la langue du III° reich. Victor Klemperer pourrait trouver chez Schreber, selon l’auteur, un recueil de mots convenus débités de façon comparable à la langue des nazis.
Mais il serait possible d’objecter ici que contrairement à L.T.I., la langue des nazis, la langue de Scherber ne s’est jamais voulue totalitaire ou dominante pour les autres, le Président semble être toujours resté prudent à ce sujet.

La traduction donnée par Lacan de « GRUNDSPRACHE » est « langue-de-fond ». Cette traduction, qui, semble-t-il, n’apparaît pas dans ce livre, rend bien compte d’une partie de ce travail. « Langue-de-fond », c’est ce qui est emprunté à la langue allemande et à ses origines mais c’est aussi le « bruit de fond » qui ne cesse de parler et qui accompagne le plus souvent Schreber.
Son délire est pris dans le bruit-de-fond de la langue et de la culture de son époque.
De nos jours, sans doute du fait, en partie, de l’existence des traitements psychotropes qui infléchissent l’évolution et l’expression clinique, les patients délirants sont bien différents de Schreber. Pourtant, leur délire (et peut-être leur « langue fondamentale ») se constitue à partir de la langue et de la culture d’aujourd’hui, c’est-à-dire principalement du bruit de fond des mass médias.
Ce livre conduit à cette question ; existe-il dans chaque délire une part de la culture d’une époque ?
La langue de Schreber, comme il est dit, est une langue engourdie, «  sans métaphore », sans possibilité « d’imaginarisation  », énoncée par quelqu’un qui « ne s’autorise pas à rêver », qui est persécuté par des signifiants, « un désaveu des termes antagonistes plonge le discours dans la confusion ». Pour toutes ces raisons, André Bolzinger ne peut reconnaître Schreber comme un artiste.
Soit, Schreber n’est pas un artiste, mais ne peut-on pas trouver dans ses écrits et son délire, comme dans tout symptôme, une part de créativité ?
Comment entendre alors, sa volonté, de voir son mémorandum publié et donc diffusé et ce, malgré les pressions familiales ?
A quelle place Schreber nous convoque-t-il en tant que lecteur longtemps après sa mort ? Pourquoi a-t-il cherché un lectorat en dehors du tribunal et quel est le statut de l’écrit dans sa folie ? Une récente exposition « Écriture en folie » à Paris à La Halle St Pierre aborde cette question à partir d’œuvres appartenant à la collection de l’Art Brut.
L’étude d’André Bolzinger reste en retrait sur ce point.
Il n’en demeure pas moins que cet ouvrage constitue une référence pour ceux qui s’intéressent à Schreber. La dernière partie est un panorama de toutes les publications, livres, articles, parus sur les écrits et l’histoire du Président.

Patrick Belamich

SCHREBER LE SCRIBE
Le dispositif de la cure repose sur la parole portée par la voix, de sons qui portent le signifiant. Malade exceptionnel, le président Schreber, ce malade des nerfs et non d’une folie de l’esprit, suivant sa propre définition, ne parvint pas à se faire entendre par ses médecins. Il dut surmonter tous les obstacles qui entravaient la transmission au public de son délire dans ses termes grâce à son livre traduit de l’allemand sous le titre « Mémoires d’un névropathe ».
André Bolzinberg lui consacre son livre « Arcanes de la Psychose  », sous-titré « Retour au texte de Schreber ». C’est une lecture clinique, décapante et minutieuse qui restitue au discours du président Schreber son cadre, son poids et ses limites... Et pour cela « apprendre à lire », lire avec Freud et Lacan, conforter sa propre lecture, respecter l’approche littérale du texte « Le respect de la discipline classique du commentaire de texte est une exigence minimale, affirme-t-il. »
Bien sûr, ce parti découle du seul matériel original disponible, le texte publié par Schreber et publié en 1903 après son séjour à l’asile dont André Bolzinger re-traduit le titre plus littéralement : « Denkwürdigkeiten eines Nervenkranken (Pensées et réflexions d’un malade des nerfs ). La clinique psychanalytique des psychoses est tributaire de ce livre, de son écriture, de son style. L’existence de l’ouvrage, au départ bien problématique, repose paradoxalement sur une double contrainte -écrire et publier- qui s’impose au malade aliéné.
Une double contrainte
André Bolzinger montre comment à partir de son petit agenda Schreber procède à la reconquête des pouvoirs de l’écriture. Schreber constate : « Les paroles qui sortent de ma bouche sont le plus souvent dictées par les rayons ». L’écriture dissipe cet asservissement. Les miracles et les maudits rayons demeurent impuissants sur le manuscrit. L’expression écrite finalement ne se laisse pas truquer ». Cet investissement de l’écriture fut un élément décisif pour le salut du juge Schreiber, note André Bolzinger.
Mais Schreber n’est pas un écrivain, il ne fait pas œuvre littéraire. André Bolzinger constate, la dérive du discours, l’incapacité à mener un raisonnement, le ressassement, l’absence d’élan narratif, de ponctuation logique... »
Cependant l’ouvrage est émaillé de trouvailles, d’expressions inédites, euphémismes, archaïsmes, néologismes. La Grundsprache, la fameuse langue fondamentale, « l’assassinat d’âmes », « les voix des rayons », «  les miracles des hurlements » et bien d’autres qui provoquent l’enchantement des premiers connaisseurs. Les correspondances de Freud avec Jung ou Ferenczi s’y réfèrent souvent autour des années 1910, c’est un réseau d’écriture, une instance de la lettre qui s’ombilique de Schreber et rayonne déjà sur la Mittel Europa.
Il ne suffit pas d’écrire, il devient indispensable d’être publié. Le revirement de sentiments à l’égard du professeur Fleschig organise le délire de persécution. Alors le travail d’écriture se met au service d’un dessin réalisé grâce à une technique, celle de la procédure que le juge maîtrise.
« Au départ ce texte n’était pas destiné à être publié », écrit le président Schreber dans l’avant-propos de son livre. Mais cette remarque implique un préalable. Le mémorandum s’organise comme la principale pièce du dossier soumis à la cour d’appel de Dresde par le président interné pour obtenir la levée de son interdiction. Schreber connaît le poids des mots et des raisonnements logiques qui conditionnent la procédure. Il fait admettre par le tribunal « qu’un malade des nerfs n’est pas un malade mental ». Son écriture dissociée est par là même efficace. Le tribunal admet qu’il y a la voix des rayons contenue par des guillemets et d’autre part le rédacteur qui les combat. C’est la matérialité de la lettre mise en acte par la typographie même !
De la référence du livre au livre comme référence
La rencontre de la théorie de Freud et des délires du Président est-elle surréaliste ? Freud s’est fié à l’écrit dont il disposait. Il écrit dans ses remarques : « Ce document est le substitut, l’équivalent d’une rencontre personnelle  ». Une lettre même d’un égaré parvient toujours à son destinataire... L’étrange écriture de Schreber induit chez l’auteur des « Remarques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa » ce qu’André Bolzinger nomme « Un coup de génie, Freud passe de la psychologie à la grammaire. ». En effet dans ses « Remarques » il avance : « ...toutes les principales formes connues de la paranoïa peuvent se ramener à une façon unique de nier la contradiction.  » et il procède alors à une analyse combinatoire qui utilise toutes les ressources grammaticales de la logique, nouvelle écriture sur l’écriture qui ouvre déjà aux perspectives des mathèmes.
. Effet paradoxal de la rencontre des Mémoires, si le malade ne peut être influencé, il n’en est pas de même du psychanalyste. Et c’est finalement le père de la psychanalyse qui doit s’auto justifier : « J’avais édifié une théorie de la paranoïa avant d’avoir pris connaissance du livre de Schreber ». C’est le premier jalon de cette nouvelle clinique psychanalytique des psychoses.
Cette approche deviendra opératoire après sa reprise par Lacan. La référence à Freud demeure le pivot indispensable. Mais le « retour à Freud » peut en subvertir l’écriture. La publication en français d’une traduction intégrale des « Mémoires », au-delà de l’hommage rendu au Président et à son premier « biographe » est aussi ce qui associe directement Lacan à l’œuvre de Schreber et ce qui permet de contourner l’écran des observations consignées par le maître de Vienne. C’est aussi une démarche « protestante », celle de la Réforme, qu’aurait pu approuver le Président Schreiber, luthérien convaincu, que de diffuser le texte des « Ecritures ».
André Bolzinger procède lui-même discrètement à une retouche de la doxa lacanienne par son propre « Retour au texte de Schreber ». Il modifie le titre de la traduction autorisée comme pour renvoyer au « Titre de la Lettre ».
-Effets et méfaits d’une insistance
La littérature sur Schreber a prospéré. André Bolzinger recense une dizaine de livres et une centaine d’articles. Elle ne peut prévaloir sur le texte d’origine. Elle en est devenue indissociable. L’étrange pouvoir d’induction de l’écriture du Président persiste, rencontre du réel de l’écriture et de la psychose. Arcanes, certes Schreber n’est pas un poète mais autant qu’aux méandres labyrinthiques de la structure le mot renvoie directement à « l’Alchimie du verbe. »
Arcanes de la psychose, ce qui finalement enchaîne le texte de Schreber scribe de sa passion, plus qu’à son propre signifiant ou à la glose indéfinie des commentateurs, à une autre écriture qui vient d’ailleurs que du signifiant.

Francis Cohen

 

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