L'Invité : mardi 14 octobre 2003

Alain DIDIER-WEILL pour son livre "LILA et la lumière de Vermeer"
Editions Denoël
Présentation par Patrick Belamich

 

LILA ET LA LUMIÉRE DE VERMEER
LA PSYCHANALYSE A L’ÉCOLE DE L’ARTISTE
D’ALAIN DIDIER-WEILL

Ce livre a quelque chose de vivifiant.
Dans vivifiant, qui signifie faire du vivant, on entend deux fois le mot vie : une vie, une mort, et une renaissance, ce qui pourrait nous renvoyer à Dionysos, qui traverse l’œuvre d’Alain Didier-Weill, dieu du vin, de l’excès, et peut-être bien, le dieu de l’excitation pulsionnelle pour Freud ou de la jouissance pour Lacan.

Le psychanalyste et l’artiste ont comme seul maître le "réel".
Alain Didier-Weill

Dionysos le deux fois né- en grec-, naquit une première fois de sa mère pour renaître ensuite de son père dont il sortit de la cuisse.
Ce livre est vivifiant car il nous dit quelque chose de la façon dont vit et se régénère le symbolique, c’est-à-dire comment le symbolique contient sa propre capacité à se détruire et à se reconstruire, à défaillir et à renaître à partir de ce qui dépasse les mots, à partir de ce qui peut se dire au-delà des mots. Dans le fond, il s’agit peut-être aussi, avec cet ouvrage, de comprendre ce qu’est un signifiant, comment il se fabrique.

Quatre textes nous sont ici proposés. Tous les quatre sont traversés par ce qui constitue un fil conducteur dans l’œuvre d’A.D.W., la pulsion invocante élaborée à partir d’un point de surdité de Freud pour la musique. Dans les deux premiers textes, sont abordées, entre autres, plus particulièrement les questions de la création, de la sublimation et de ce qui est appelé fort élégamment, la " finitude de l’analyse ".

Ce livre poursuit un questionnement déjà présent dans les précédents ouvrages d’A.D.W., questionnement adressé à l’homme : "qu’as-tu fait de la parole qui t’a été donnée ? "qui, ici se déploierait ainsi : " que vas-tu faire de cette part de toi insignifiable par la parole ?, que va-t-il advenir de cette part a priori muette ? "
Le propos part d’une énigme, l’énigme de symptôme, due à " l’étrangeté du métissage par lequel l’homme se constitue : une image, un verbe qui trouve à se greffer sur le réel d’un corps ". Ceci permet d’envisager les trois faces du symptôme et les trois positions spécifiques du peintre, du musicien et du danseur.

Enigme également que constitue pour Lila son symptôme et qui la conduit à interroger sa part subjective dans ce symptôme. Elle peut ainsi reconnaître sa propre division subjective, ce qui vient marquer le début de son analyse, ce qui devrait marquer le début de toute analyse. (à la différence d’une psychothérapie)
Lila est notre guide dans ce livre. Mais, quelle est donc la division subjective de Lila ?
Lila chanteuse est divisée par le regard, ou plutôt, pour elle il existe deux types de regard.

-le regard des hommes qui lui dit : " tu es belle " qu’elle considère comme une imposture car c’est un regard provoqué uniquement par son image et donc elle entend : " soit belle et tais-toi "
-Le regard du public quand elle chante qui lui dit : " chante et devient belle ", regard causé par la métamorphose de son corps par les vibrations de sa voix. Clivage de son image selon qu’elle chante ou qu’elle parle : image démentie par la parole, ou image nouée à la voix (au corps) quand elle chante. Lila est alors le nom qu’elle donne à cette part la plus réelle qui a le droit de citer quand elle chante, qui est exilée quand elle arrête de chanter. Elle devient pure visibilité comme belle au regard des hommes.

Mais, une " bonne " rencontre avec un tableau de Vermeer (Ver-meer ?) et qui plus est " La Laitière " va provoquer chez elle un choc, un retournement pulsionnel. Ce n’est pas elle qui regarde le tableau mais le tableau qui la regarde, le tableau et le peintre à travers le temps. La lumière si particulière du tableau de Vermeer qui ne connaît pas de limite éclaire en elle une " chose " invisible qu’elle ne pensait exister que quand elle chantait, cette part secrète baptisée Lila. Il existait, en elle, un réel qui lie inouï et invisible.

Lila étant chanteuse, l’inouï de la musique renvoie A.D.W. à la pulsion invocante. Si la musique se donne dans une instantanéité, une synchronie, comme dans la danse, la parole nécessite un temps de latence, elle est diachronique. Il existe alors une discontinuité de la parole et une continuité de la musique liée à la pulsion invocante qui constitue une trace signifiante non spécularisable et donnée avec la parole. Elle est trace du refoulement originaire qui marque le oui du sujet à la parole.

En tant que pulsion, quelle est son origine ?
Lacan, dans son séminaire sur l’angoisse, avance que "la pulsion est l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire ". D’un dire maternel pourrait rajouter A.D.W., ou plus précisément de la " sonate maternelle ", expression empruntée à Pascal Quignard. Flux primaire et continu de la " sonate maternelle ", antérieur et générateur de parole, venant marquer l’infans avant sa prise par la métaphore et distinct du flux discontinu de la parole. D’où, pour A.D.W., l’opposition entre Baroque, continu et classique, discontinu, entre, Lacan, baroque et Freud, classique : Freud qui avait une théorie de la création reposant sur le refoulement secondaire, alors que pour Lacan il s’agissait plutôt du refoulement originaire. Ce partage illustrerait la division du sujet. Il semble également, que par son utilisation du langage dans le rêve et dans le mot d’esprit, Freud pourrait être qualifié de baroque au sens de l’auteur.

L’enseignement que tire A.D.W. de Lila (le sous-titre pourrait être d’ailleurs " la psychanalyse à l’école des analysants ") lui permet de développer la notion (ou bien le concept) de visage dont il emprunte l’expression à Emmanuel LEVINAS mais à laquelle il donne un prolongement.

Le visage est cette part non-spéculaire de la figure humaine. " Réel qui advient lorsque deux illimités s’étreignent ", quand le grand Autre n’est pas limité par sa surdité et peut voir sans limites. Réel qui comme tout réel excède toute signification.

Le nouage borroméen entre inouï et invisible donne un trou central qui détermine ex nihilo l’advenue du sujet, c’est la subjectivation primordiale.

Mais la question du visage amène une question éthique. Le visage marqué par la parole ne s’affranchit pas de la parole et de " l’interdire qu’il y a dans le dire ". S’il y a visage, c’est qu’il y a parole donc le visage est soumis aux mêmes conditions, aux mêmes lois (aux mêmes commandements) que la parole, ce qu’Abraham a anticipé en ne prenant pas la parole de Dieu au pied de la lettre. La question, éthique à propos du visage, est posée par A.D.W. à partir de l’exemple des nazis : " après avoir sangloté en écoutant un récital de Chopin, les nazis ne reprenaient-ils pas tranquillement leur travail à la sortie du concert ? ".

Mais si les nazis pouvaient sangloter à un concert de Chopin, nous savons qu’ils avaient en horreur l’art contemporain. Il suffit de se rappeler l’épisode de l’exposition de l’art dégénéré à Berlin, organisée par les nazis à partir des plus grands artistes de leur temps et des productions des " fous " faisant partie de la collection de Prinzhorn.
Pourquoi les nazis avaient-ils une telle horreur de ces œuvres ? la question n’est pas de faire la psychanalyse des nazis, mais peut-être plutôt d’interroger la dimension éthique qu’il peut y avoir dans l’art contemporain. Sachant que l’artiste comme le psychanalyste est le plus apte pour rendre compte du malaise dans la civilisation (ou dans la culture).


La psychanalyse mène à un réel, irréductible langage résultant de la traversée du phantasme. Quel sera le destin de ce réel ? Quel sera le destin du réel produit par le traumatisme ?
Si pour A.D.W., l’artiste peut nous donner " accès à ce qui est inaccessible à la pensée " et nous confronter à l’existence de ce réel humain inouï et invisible, alors l’artiste constitue un modèle pour le psychanalyste. D’où l’interrogation de l’auteur : l’analyste poète ? mettant ainsi au travail cette avancée de Lacan : " il n’y a que la poésie qui puisse permettre l’interprétation ". Au bout du compte, le poète est le sujet de l’inconscient et l’artiste un passeur. Si on peut suivre l’auteur sur ce même rapport au réel, du psychanalyste et de l’artiste, leurs positions sont-elles les mêmes ? Toute création est-elle une œuvre d’art ? qu’est-ce qu’une œuvre ? Pour tenter de répondre à cette question, nous pourrions faire appel à Marcel Duchamp qui avait d’ailleurs écrit un texte intitulé : "conditions d’un langage" et qui avait fait graver sur sa tombe l’épitaphe suivante : " d’ailleurs, ce sont toujours les autres qui meurent ". Marcel Duchamp avait donné comme définition du ready-made : " objet usuel promu à la dignité d’objet d’art par le simple choix de l’artiste ". C’était en 1915, bien avant la définition que Lacan donna de la sublimation. M.D. avait également imaginé les ready-mades inversés : " prendre un Rembrandt " comme planche à repasser. A propos du processus créatif, il disait : " des millions d’artistes créent, quelques milliers seulement sont discutés ou acceptés par le spectateur et moins encore sont consacrés par la postérité. En dernière analyse, l’artiste peut crier sur tous les toits qu’il a du génie, il devra attendre le verdict du spectateur pour que ses déclarations prennent une valeur sociale ". A partir de ce qu’avance M.D., on peut dire qu’il existe des créations de toutes sortes qui ne sont pas forcément artistiques et qui viennent effectivement comme production du sujet de l’inconscient, y compris les symptômes. Et il existe des créations et des artistes qui prennent une valeur sociale, c’est-à-dire qui participent au tissage du filet symbolique, pour reprendre une expression d’A.D.W., venant ainsi marquer la langue. La langue parlée aujourd’hui serait sans doute différente si des artistes comme M.D. ou comme Picasso n’avaient pas existé au siècle dernier.

Or si l’artiste est capable de nous montrer ses œuvres, qu’en est-il pour l’analyste ? Bien sûr, il peut en parler, ce qui n’est pas demandé à l’artiste. Quelle trace, quelle marque peut-il exister dans la langue de l’œuvre d’un psychanalyste ? Mais peut-être que ce livre d’A.D.W. par son existence répond en partie à cette question.

Patrick Belamich

 

 

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