L'Invité : mardi 9 décembre 2003

Anita IZCOVICH pour son livre "Le corps précieux essai sur le maniérisme"
Editions du champ lacanien
Presentation par Philippe Beucké

 

 

 

" In progress " accueille des études consacrées à d’autres champs que celui de la pratique analytique, soit qu’elle les éclaire, soit qu’elle s’en instruise. Il y va sans doute de ma question relative aux rapports qu’entretiennent art et psychanalyse puisque j’ai reçu jadis Colette Soler pour son travail concernant Joyce Rousseau Pessoa, puis Anne Le Bihan " le bonheur dans le mal ".

Le parti pris par cette collection souligne ce que J.Lacan soutenait lors du séminaire " le sinthome " " il ne s’agit pas d’expliquer l’art par l’inconscient, mais plus expliquer l’art par le symptôme ", ce qui lui paraît plus sérieux. Etre hérétique, c’est-à-dire choisir le chemin pour prendre la vérité de la bonne façon.

Au classicisme de la Renaissance fait suite le maniérisme (je laisse aux experts historiens d’art le distinguo baroque maniérisme) pour le situer comme réaction à la rigueur de la Renaissance, disons une invention toscane née au XVI° siècle le maniérisme de par son style peut se définir : Dans son rapport à l’étranger : déplacements incessants, croisements, métissages d’un pays à l’autre ayant recours à des allusions, copies, idiomes oubliés - un art qui a un rapport particulier à un impossible à dire-. La dimension de fiction y est privilégiée.

Une autre caractéristique : la forme détachée de son sens pour la calligraphie. C’est un art de " l’en plus " la forme maniériste renvoie donc à la lettre dans sa matérialité, qui fait bord entre le peintre et l’Autre divin, dans une inscription de ce qui l’excède.

La troisième caractéristique : il montre les contraires entre l’expression extrême de la dramatisation et la dématérialisation spriritualisante, grande présence des personnages et leur absence.
C’est le semblant qui est privilégié dans le maniérisme dans lequel le manque structurel du Autre est comblé par la matière picturale.


Munis de telles remarques précieuses, il ne nous reste plus qu’à vous suivre dans les musées européens et dans la lecture des historiens d’art puisque si votre travail s’appuie sur une analyse de nombreux tableaux, vous faites la part belle aux historiens d’art, ce qui donne à votre livre toute sa rigueur sans pour autant abandonner le plaisir de l’œil (ceux qui achèteront le livre pourront également prendre quelques billets d’avion !!).
C’est donc ce corps exalté qui retient votre propos, corps rendu précieux puisque l’acte du peintre donne consistance dans son tableau à un " corps gorgé de substances jouissantes "- en proie à l’étrange, de l’extase ou de la douleur-  ; dissimulée sous la beauté, l’horreur de la mort y est présente (je renvoie là à ce que vous développez concernant l’anamorphose) c’est un corps dont l’enveloppe élégante enserre le vide de l’objet ; le corps précieux donne corps à la jouissance dans son excès ou son défaut.

Donner corps à la jouissance, c’est tenter au travers de la représentation de la femme de faire parler la vérité, puisque la femme, comme nous l’a enseigné Lacan, a affaire, de par sa structure, au manque dans l’Autre. De là à ce que le peintre dans sa création, s’identifie à la femme, " suppléant ou feignant ce qui n’existe pas ". Donner puissance à l’énigme du signifiant. Finalement j’oserai vous dire, " les peintres maniéristes étaient des hérétiques ", recherchant jouissance infinie et asexuée, divine et féminine, parfois ajoutez-vous jusqu’à la mélancolie et la folie.


Je ne dirai rien de plus sur le texte préférant vous laisser nous parler les peintres maniéristes, vous le ferez, j’en suis sûr, avec grand talent. Simplement 2 questions pour ouvrir la discussion  :

1- Vous avez de par ce travail mis à l’épreuve le concept de sublimation dans la psychanalyse à partir de Freud (qui rappelons-le l’envisageait comme détournement des forces pulsionnelles des buts sexuels vers de nouveaux buts) puis avec Lacan qui dans les années 60, -séminaire l’éthique de la psychanalyse- disait de la sublimation, " élever l’objet à la dignité de la Chose " puis le trajet qui vous amène à nous faire entendre le rapport à l’Autre, à la femme, point central de votre travail, il ne me semble pas toujours aisé à saisir cet axe de pensée. J’aimerais vous entendre sur cette autre jouissance : Plus précisément sur ce que vous avez dit jadis lors du colloque 2001 " Lacan dans le siècle proposé " à savoir chez Freud les prémisses de l’esthétique comme suppléance au rapport sexuel : autre façon de dire " élever l’objet esthétique à la dignité de l’Autre qui n’existe pas ". L’esthétique touchant aux jouissances du corps.
2- Est-ce que c’est cette conceptualisation de la jouissance telle que Lacan l’a développée et que vous reprenez, dans son rapport au réel, qui peut permettre un travail tel que le vôtre, d’éviter l’écueil de la psychanalyse appliquée, écueil que connut Freud ?


Philippe Beucké


 

 

   

 

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