L'Invité : mardi 11 mars 2003

Charles MELMAN pour son livre "Entretiens avec Jean-Pierre Lebrun"
Editions Denoël
Présentation par Francis Cohen

 

"C’est sous l’effet du harcèlement moral dont j’ai été l’objet de la part de mon ami Jean-Pierre Lebrun que j’ai abordé des thèmes aussi divers et graves dans ce livre rapide..." C.M.

L’Homme sans gravité
Le titre du livre s’inspire de "L’Homme sans qualité" roman écrit par Robert Musil entre les deux guerres qui reflète l’altération sociale contemporaine des grandes avancées freudiennes. L’Homme sans gravité porte plus loin le constat, la dégradation est actuellement plus profonde, c’est une vision mise à jour, post-lacanienne du malaise. Le livre se place également sous le patronage de Tocqueville visionnaire de la démocratie libérale, et de George Orwell autre visionnaire mais du totalitarisme, inventeur de "Big Brother" et de la "Novlangue".

L’ouvrage se présente sous la forme d’un entretien à deux voix, les questions de Jean-Pierre Lebrun balisent les champs que Charles Melman va sillonner, ce procédé est assez souple pour permettre d’envisager, en abrégé, toute la psychanalyse, mais un fil, un axe semble parcourir tout le propos : Cette réussite paradoxale de Freud qui voit l’humanité soulagée  (du poids de la religion) ce qui met sa théorie en danger (à cause des progrès de la science)... "Les psychanalystes ne se font plus entendre !" En écho, cette première question à adresser à Charles Melman : N’a-t-il pas tenté avec ce livre de répondre à cette inquiétude ?

Et pourtant pourquoi ne pas se (ré)jouir ? Sont ici rassemblés les éléments d’un tableau séduisant, celui de l’utopie réalisée, c’est une première approche de la NEP, Cette Nouvelle Economie Psychique résulte de la suprématie de l’économie de marché, de l’omnipotence de la science et de la diffusion même de la psychanalyse. Nous assistons ainsi dans notre société à l’abolition de toute contrainte sexuelle,  (mais à quel régime obéit l’économie psychique lorsque tout refoulement disparaît ?) à une large satisfaction des besoins matériels, qui résulte elle-même d’une maîtrise technologique qui croît de manière exponentielle, et enfin au dépérissement de l’Etat  (réduit à l’arbitrage entre les pressions des communautés de jouissance.)

Or ces perspectives, loin de susciter l’enthousiasme ouvrent sur une analyse, une lecture pessimiste et dérangeante. Il nous faut alors, revenir à la NEP. Il n’y a pas d’équivoque... La Novaja Ekonomicheskaja Politika date de, 1921, L’histoire nous enseigne que la restauration libérale réussit si bien, que l’ordre socialiste fut mis en péril. S’en suivit " le petit père des peuples ", Staline, le stalinisme...

Maintenant moins encore, la conjonction de la société d’abondance, de consommation et de spectacle ne peut laisser aucune place à la perte, or affirme Charles Melman "le rapport du sujet au monde est organisé par la perte d’un objet." Bien au contraire prévalent l’assomption de l’image et de l’objet, l’absence de limites, partout l’excès et l’exhibition, "enfin une jouissance nouvelle, la nécroscopie" ironise l’auteur. Dans cette course, il s’agit de dépasser le désir et de réaliser la jouissance, en route la perte se perd et avec le sujet de l’inconscient. "Jouissez sans contrainte" proposait Guy Debord. Charles Melman énonce cela autrement, "le bonheur c’est l’égalitarisation des jouissances."

Plus profondément l’ouvrage aboutit au constat d’une discordance fondamentale : "l’essor de la psychanalyse coïncide avec le déclin du patriarcat. "Le patriarcat c’est la prééminence de la fonction paternelle et ne se confond pas avec" Notre père qui êtes aux cieux ! "...En ce sens le père, Autre, gardien du désir, n’est pas non plus, l’étranger que pointe le Moïse de Freud.

La question du Nom du père implique que le langage nous détermine, à l’opposé de la Novlangue numérique et iconique qui conduit à ne plus habiter le langage, fait coïncider un mot à une chose et supprime toute équivoque.
Le vrai progrès en conclusion, c’est que le ciel est vide (A barré), un gain clinique, moins de culpabilité et de frigidité " mais ce qui se gagne d’un côté se perd d’un autre. "

Ce parcours aboutit donc maintenant à poser ces trois questions à notre invité :
- La question du père sépare-t-elle Lacan de Freud ?
- Le monothéisme est-il la condition d’existence de la psychanalyse ?
- Si " Les lois de la langue ne sont pas les lois de la gravitation ", Quelle écriture rendrait possible le rapport sexuel ?

Francis Cohen

 

 

 

   

 

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