L'Invité du 11 octobre 2011
Catherine Millot pour
O Solitude (roman)
Gallimard, 2011
Présentatrion Philippe Beucké

O Solitude My sweetest Choice
Places Devoted To the Noight
Remote From Tumults and From Noise
How We May Restless Thoughts Delight…

O solitude mon doux choix
Lieux consacrés à la nuit
Distance des tumultes et du bruit
Comment vous ma joie agite pensées…
(poème de la poétesse Katherine Philipps, mis en musique par Henry Purcell)

Un essai, je nomme ainsi votre travail, lequel est borné par deux croisières. Confrontée pour la première à une certaine nudité de la nature, les îles Lipari, belles comme des dinosaures et (je vous cite) « appartenant au temps de la destruction et de la formation du monde ». Croisière que vous fîtes en compagnie de Marcel Proust, le silence intérieur de l’écriture venant là s’y installer… Puis fin du voyage, fin de cette écriture : une croisière au large de la Norvège, à la hauteur des îles Lofoten ; une nature violente que vous visitez, ainsi du maelström cher à Edgar Allan Poe. Un essai donc, relatif à la solitude de l’amour, à l’amour de la solitude, d’une certaine solitude ; mais point important, il s’écrit ce texte après la fin de votre travail précédent La vie parfaite – vous venez d’en remettre les épreuves à l’éditeur. Temps qui vous laisse ouverte au plaisir de la contemplation.

                     ***

Un essai très personnel, puisque vous y livrez avec élégance et discrétion, permettez-moi de dire ainsi « vos histoires d’amour, votre histoire d’amour », pour nous proposer une réflexion sur les solitudes. Celle de l’enfance, une solitude vécue heureusement – solitude qui renverrait à cette capacité à être seul avec l’autre (Winnicott), capacité ouvrant à des richesses intimes pour l’enfant, solitude bien distincte de celle vécue comme d’abandon qu’il peut parfois connaître (agonie primitive). Mais aussi la solitude sombre, celle de la rupture amoureuse, angoissante, noire, synonyme de délaissement. Ainsi du traumatisme lié à la perte de votre premier amour. En un instant le désastre, vous vous trouvez vaincue, ruinée, anéantie.
Mais du désastre au sublime, cher à Kant, le pas est possible, puisque vous dites « une puissance qui vous écrase dans l’indifférence pourrait bien être jouissance en soi » – relire à ce sujet la nouvelle d’E. A. Poe : « Une descente dans le maelström ». Ce qui au demeurant est observable dans les dites dépressions et plus particulièrement dans la clinique de la mélancolie.

                     ***

Ces solitudes, vous allez, et votre travail en est la preuve, les lier à une autre que vous interrogez, je rappelle qu’un de vos compagnons de voyage lors de la croisière italienne était Proust, celle du lecteur et de l’écrivain. Pour ce, vous nous invitez à relire Roland Barthes en référence à ses derniers cours au Collège de France. Ecrire c’est s’engager dans une ascèse, un retrait. Une Vita nova, vie nouvelle, au milieu du chemin ; un roman jamais écrit mais le souhait, la tentative de Barthes était d’écrire et ce sont ses mots « une œuvre simple, filiale, désirable, impossible ? » La littérature, la vie « elle se fait avec de la vie, idée simple et somme toute intraitable ». Une nouvelle écriture qu’il voulait sous la tutelle de Dante et de Proust.
Solitude nécessaire  pour qui veut travailler, votre clinophilie en est la voie, ce afin d’écrire la solitude de la vie, de votre vie, de celle de l’analyste que vous êtes ; je ne peux m’empêcher de penser à l’écriture d’un autre analyste, qui elle aussi est prise entièrement dans la vie : J.-B Pontalis. Amour de la solitude que vous vivez depuis l’enfance, une enfance qui connut de nombreux déplacements dus à la situation de vos parents (le déplacement me paraît un signifiant majeur dans votre texte, ainsi des voyages et des croisières). Une solitude avec les livres, peut-être, dites vous, « qui garde le goût privilégié de l’enfance, sa part préservée ». Une liberté de l’enfance pas encore parasitée par le langage.

                     ***

De la solitude, de la vie solitaire, ce retrait vous amène en fin de parcours à nous présenter une autre figure, celle du voyageur. En l’occurrence, William Henry Hudson : naturaliste, ornithologue argentin. Explorateur infatigable des Hautes Plaines de Patagonie, mais aussi de ses états d’âme, dans un rapport bien singulier à la nature, il observe, note, écrit ses découvertes. Une observation qui lui procure une sensation d’épanouissement dans cette solitude, s’oubliant lui-même pour connaître quelque chose proche de l’extase. Serions-nous proches de ce sentiment océanique que Freud dans sa réponse à Romain Rolland réfute ? Entendons les derniers mots de Freud dans une note de 1938 : « La spatialité pourrait bien être l’étendue de l’appareil psychique. Psyché est étendue et n’en sait rien. »
De l’homme d’intérieur R. Barthes à l’homme du dehors W. H. Hudson, chacun à sa manière est en quête d’un « avant moi », ce que Lacan pose en termes d’existence d’un « intérieur d’avant toute intériorisation ».
Le livre se referme sur votre croisière, à la recherche, non du temps perdu mais de celle du maelström de Poe. Une solitude telle qu’elle vous ferait spinoziste ? Acquiescentia in se ipso, l’accord avec soi-même évoquant là chez le philosophe « la joie, la présence à soi et la puissance d’agir ». Merci, Catherine Millot, pour ce beau travail. 

 

Philippe Beucké - octobre 2011

 

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