L'Invité : mardi 8 fevrier 2005

Catherine MULLER pour son livre "L’énigme, une passion freudienne"
Editions érès
Présentation par Francis Cohen

 

"Enigmes"

Plutarque constatait : "La sphinge tresse ses énigmes". Ce tressage d’un texte " bourré d’énigmes "à l’instar de ce qu’écrivait Lacan à propos du "Banquet" invite, pour suivre l’exemple d’Œdipe, à les dénouer.
Un livre court et dense qui cultive l’art de l’allusion. Plusieurs fils s’entrecroisent dont le titre du livre donne une idée avec l’appui du sous-titre " l’énigme, une passion freudienne, le transfert doit être deviné ". C’est déjà un programme !

Transfert à Lacan et à Freud, de Lacan à Freud et de ce qui permet à Freud de deviner le transfert.
Là intervient la question du langage et des langues, la fertilité du texte repose sur une intuition ou une décision : Le recours à l’original, au texte allemand, deviner traduit " erraten "-.

Le jeu, la déclinaison des différentes variations littérales du terme, les occurrences du signifiant constituent l’armature du travail : " Rat " (moyen, instrument, conseil), " Heirat " (mariage), " Verhaten " (trahir, révéler), " Ratten " (les rats), " Spielrat " (joueur invétéré), " Ratsêl " (l’énigme) et " Unrat " (déchet, résidu).... On y est !
Recours à l’allemand de Freud, aux mots allemands de Lacan repris de Freud, l’Allemand des psychanalystes. Pas seulement, les termes grecs, ceux de Sophocle de la mythologie et des philosophes sont aussi nombreux. Tenter de passer par la pluralité des langues familières au père de la psychanalyse, et le latin aussi, c’est de plus la langue de la " divinatio ".

Mais les mots " ratent " les choses, subsiste l’énigme de la lettre, l’insistance du signifiant et la contrainte du supposé savoir- ce sujet qui personnifie le déterminisme psychique.

En français pendant longtemps " zwang-neurose " fut longtemps traduit par névrose obsessionnelle, histoire de l’homme aux rats qui succède dans les cinq psychanalyses à l’analyse de Dora, là où Freud propose : " Le transfert doit être deviné "(erraten). Ceci est systématisé dans une note du même texte de 1923 : " le transfert destiné à être le plus grand obstacle de la psychanalyse, devient son plus puissant auxiliaire, si on réussit à le deviner à chaque fois et à en traduire le sens au patient ".

Etonnant trajet auquel nous sommes conviés, qui dévoile, découvre, relie autant d’histoire et de repères en si peu de mots. Tout comme l’équivoque, l’allusion est un art.

Revenons à l’énigme, le point de départ c’est le désir de Freud autre nom de l’énigme de transfert. L’auteur(e), à s’interroger sur ce qui conduit Freud à découvrir la psychanalyse, est du même coup conduit à interroger son désir propre. Quelque chose qui implique son désir l’interpelle personnellement qui passe par le questionnement sur la mort de Socrate, les aléas du contre transfert ou l’énigme du féminin qui ouvre sur les mystères de la passe.
Virtuosité du nouage qui constamment met en tension les bords par la seule vertu du dispositif scriptural, sans avoir recours aux complexes et déroutantes figures topologiques. L’énigme relance constamment la relation, l’intrication Réel-Symbolique -Imaginaire, et partage autrement le champ du rationnel et de l’irrationnel, autres bords constamment sollicités par Freud et dont Lacan décida lors de son fameux retour, de faire " jardin à la française ". Pourtant il ne répudia pas l’énigme loin de là, d’où le sort réservé à celles de Joyce et à leur sens dérisoire dans le séminaire " le Sinthome ".

Finalement le transfert échappe au quantifiable : " la rationalité ne se réduit pas au calculable et au contrôlable " écrit Catherine Muller, ce " voyage entre les langues dans le monde obscur des lettres et des signes ", est une invite aux psychanalystes à concilier savoir-faire
et poésie.

F.Cohen

 

 

   
     
 
       

 

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