L'Invité : mardi 9 mars 2004

Monique SCHNEIDER pour son livre "Le Paradigme Féminin"
Editions Aubier
Présentation par Francis Cohen

 

Se confronter au livre de Monique Schneider " Le paradigme féminin " embarque dans une singulière aventure. Le titre austère, d’une froideur scientifique, ouvre à une recherche engagée et ardente qui réévalue l’ampleur et les contradictions de l’apport freudien dans la constitution du " paradigme féminin ", et qui ouvre sur cette constatation : " Le féminin est une construction, un produit culturel issu d’un atelier de fabrication masculin. " Sans sombrer pour autant dans une lecture binaire du masculin et du féminin reprendre à nouveaux frais l’examen de la question dès l’origine, les premiers textes freudiens, pour la poursuivre jusqu’à ses avancées les plus contemporaines.

A l’arrière-plan, le rêve de " l’injection faite à Irma " rapporté par Freud dans la Traumdeutung fait office de fil d’Ariane et rythme la progression de la réflexion de notre auteur. Il illustre la tension sensible tout au long du livre, constamment partagé entre l’indispensable appui à prendre sur le texte freudien, le matériau tramé par " l’Urheber " et la dénonciation du vieux maître viennois qui reste en définitive impliqué dans son incontournable complicité masculine, avec l’ami d’élection Fliess le " Postament " et , le pacte dénégatif conclu à leur insu , devant la " tête de Méduse ", cet effroi incoercible du sexe féminin dont témoigne la dramatique mésaventure d’Irma.

Monique Schneider poursuit une démarche engagée, il s’agit de démontrer le paradigme tel qu’il s’est formé pour l’amender, de permettre au féminin de rectifier un défrichage mimétique,celui de la sexualité masculine et de substituer "à l’étrange cartographie de certains sites féminins dans l’écriture freudienne " une nouvelle exploration du " continent noir ". L’espace féminin n’est plus alors déterminé seulement par la vision masculine ; il faut renouveler, ou mettre à jour les cartes, changer la " donne"!
Il n’est possible ni de résumer ni de rendre compte intégralement d’un ouvrage si dense et si complexe. Plutôt pour en favoriser la présentation suivre un fil d’Ariane qui permettra d’abord de définir " le territoire féminin ", " l’herberge " cet espace creux puis constater que " la carte n’est pas le territoire " ou comment contourner la logique de la castration, enfin entrevoir la " terre promise ", une esquisse de la symbolisation du sexe de la femme.

Le tracé du territoire féminin résulte donc de la traversée du " continent noir ". Exploration de type plus encore géologique que géographique. C’est l’investigation des textes du corpus freudien qui font strates, d’où découle une stratégie d’écriture : " L’œuvre freudienne, non un domaine d’un seul tenant, mais un lieu marqué par des formations, des glissements de terrain, des superpositions de logiques hétérogènes " qui poursuit sa trajectoire vers le " roc d’origine " : la métaphore tellurique mobilise en profondeur le sous-sol textuel sous la surface occupée par la castration. Répond une stratégie de relecture qui met à jour la parole féminine du début de l’œuvre. L’accent se déplace alors du " sexe auquel il manque le morceau estimé par-dessus tout " à un supplément, la cavité spécifique de la femme, s’ouvre alors une dialectique centrée sur l’acceptation (Aufnahme) ou le refus d’accepter (annehmen) le corps étranger. Une écriture de la métaphore qui superpose au corps physiologique (pénétré par le pénis, envahi par l’enfante, le fonctionnement de l’appareil psychique (d’où le mythe de Psyché et son extension dans l’ouvrage) qui lui, doit se défendre contre l’irruption de toute nouvelle pensée).


Une illustration : " De même que l’espace creux se voit confier la tâche de prendre en lui (aufnehmen) le pénis, de même l’opération d’Aufnahme est accomplie par le moi-conscience au moment où il inclut dans son espace propre le corps étranger initialement expulsé"
Le travail opère sur la matérialité même des textes, par la reprise et la retraduction des termes allemands l’écart introduit par l’autre langue fait métaphore, ce qui ne passe pas dans une langue peut-être contournée dans une autre.
L’écriture de Monique Schneider révise la trajectoire empruntée par Freud : " les positions freudiennes s’enferment dan l’idéologie masculine qui tient la différence des sexes pour une différence de signes ou d’emblèmes visibles ", pour renouer avec les débuts : " Exclue des démarches scripturaires fascinées par les modalités de l’inscription marmoréenne, la femme peut affleurer lorsque la pensée se fait exploratoire. Pour en arriver à deux notations stratégiques, d’abord de principe : " la mobilité textuelle requise par l’écriture se laissant saisir par le féminin obéirait-elle à cette loi du plus de plaisir que Freud découvre dans le rapport féminin à l’excitation ", l’autre plus politique : " le pulsionnel une forme d’activité non corrélée à la maîtrise. Toute cartographie stable est alors annulée. Et pour ne pas se perdre dans le labyrinthe des textes se dessine une topologie plus qu’une topographie.

Voilà Œdipe détrôné(la mort de Jocaste sans sépulture textuelle), l’avènement de Psyché ( hommage rendu au jeune Freud de la " métamorphose de la jeune fille "), le complexe de castration contourné, renvoyé au mythe, avec la caution de Freud lui-même : " Je trouve tout à fait impossible de fonder la genèse de la névrose sur la base étroite du complexe de castration et de Lacan qui dans le séminaire " L’angoisse " propose : " une voie rendant incertain le passage obligé par la castration...supposons- ce qui saute aux yeux- que la femme ne manque de rien. Parce qu’on aurait tout à fait tort de considérer que le pénis neid est le dernier terme. Reste qu’à condition de renoncer au primat  (le maître), le phallus demeure incontournable et que le signifiant sauvegardé produit des effets de séisme. Ce qui introduit une strate supplémentaire, en outre, dans son avatar exploratoire il peut conduire enfin à la paradoxale symbolisation du sexe de la femme. Il est l’instrumentation, le style de l’inscription et le révélateur du lieu : " la chambre supplémentaire.
Monique Schneider écrit " On ne saurait vouloir le féminin, on ne peut le rencontrer que comme suspension de la logique phallique, en une expérience s’imposant à tous les sens du terme comme renversante ".Et à partir de là une stratégie de la cure pourrait aussi se dessiner qui ne serait pas sans passer par l’affinité de l’analyste au féminin.

Francis COHEN

 

 

     
     
     

 

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