L'Invité : mardi 12 novembre 2002

Michel SCHNEIDER pour son livre "Big Mother"
Editions Odile Jacob
Présentation par Serge Sabinus

 

Il y a quelques jours, je flânais au rayon librairie d’un grand supermarché de la culture à Montparnasse et c’est avec surprise que j’ai découvert le livre de M. S. " Big Mother " au milieu des ouvrages de politique et d’actualité. Ce n’est certes pas qu’il ne s’agisse point de politique, mais, et c’est l’occasion de le souligner pour notre soirée, c’est bien au titre de psychanalyste que nous vous convions à débattre ici. En effet, à lire votre livre, on s’aperçoit bien vite que c’est bien à partir de cette place que vous avez décidé d’entendre le discours politique (discours au sens lacanien et foucaldien de ce qui constitue le lien social).

Le ton du livre est vif, caustique ; l’humour, très présent, est celui, acide, de l’ironie, à l’affût de la tournure qui griffe, qui épingle. Ce n’est pas le lieu de la " neutralité " de l’analyste - vous engagez votre parole contre l’empire des mères que vous voyez à l’œuvre dans notre champ social ; ce n’est pas non plus le lieu de la " bienveillance " en tant qu’elle cède le pas à la prise d’arme - certes verbale - contre les tenants d’une société qui refuse l’autre en prônant l’égalité, qui veut le bien de chacun en forçant l’intime et qui ne sait plus dire " non " là où elle réduit le citoyen à l’état d’infans.
Le titre du livre " Big Mother " fait évidemment écho à Orwell, " 1984 ", c’est à dire à l’état totalitaire du panopticon. Vous précisez ici que la tyrannie que vous voyez à l’œuvre est de celle qui use de l’appel, de l’écoute, dans une sorte de " panacousticon ". De la surveillance paranoïaque vous nous conduisez à l’empire de la sollicitude toute puissante.

L’appui de votre lecture politique rend hommage à Tocqueville, et ce n’est pas le moindre intérêt de votre livre que de nous inciter à sa fréquentation. Pour la psychanalyse, sont convoqués Freud, Lacan et Winnicott ce théoricien de la Mère, ce théoricien de la relation duelle.
Freud, c’est celui du sous-titre de votre livre " psychopathologie de la vie politique " en tant qu’il renvoie ... au " Malaise dans la civilisation " ! Vous écrivez d’ailleurs que ce malaise dans la civilisation est aujourd’hui malaise SANS la civilisation au sens où l’emprise maternelle promet l’amour, ce bonheur idyllique de la fusion, une civilisation sans malaise en quelque sorte, enfin débarrassée de cet autre qui, on le sait, s’acharne à nous gâcher notre paradis !

Nous aurons, je pense, à revenir sur cette articulation centrale dans votre travail, celle qui, partant de la constatation de la faillite actuelle du symbolique nous mène, selon vous, à une emprise, non du féminin, mais du maternel : une mère archaïque, une mère d’avant la question phallique, me semble-t-il.
Au cœur du livre, vous décrivez la mise à mal, la mise à l’écart de l’ordre symbolique dans la définition qu’en donne Claude LEVI-STRAUSS (page 185), cet ordre qui ordonne les métiers impossibles dont parle FREUD et dont la norme de fonctionnement, vous le rappelez, est l’échec. Les points précis que vous reprenez de LEVI-STRAUSS organisent le chapitrage de votre travail.
A cette ruine de l’ordre symbolique, ordre du Nom du Père, répond l’ordre maternel en tant qu’il est une idéologie du Bien, de la non-différenciation (et c’est la critique aigüe du PACS -contrat en place de la loi - de la normalisation homosexuelle, des nouvelles lois sur le nom qui met à mal la filiation), du bonheur en butte à la difficulté, à la douleur de penser.

Il me semble que là est le maître-mot de votre travail, son nerf, dans cet appel que vous faites à la pensée. Non pas penser A l’événement - comme nous le propose devoirs de mémoire (quel oxymore, dites-vous !) et autres commémorations - mais penser l’événement, introduire dans le jeu du Réel et de l’Imaginaire la dimension du Symbolique qui fait que si l’on ne comprendra jamais tout l’événement, la faute est à mettre sur le compte du lien social, de la parole, du vivant organisé en collectif, hors de la barbarie. Ce que nous impose " Big Mother " c’est de croire que, dans l’image, tout est déjà compris, que l’imaginaire vaut pour réalité, qu’il ne sert plus à rien de parler !
Penser, c’est restaurer une politique du négatif, écrivez-vous ; c’est remettre le temps dans son déploiement contre cette culture de l’instant, de l’immédiateté, qui caractérise l’emprise maternelle toute puissante.

Penser, c’est aussi faire place à la mort comme limite, contre son déni obstiné.
Pour lancer le débat je vous propose cette remarque : FREUD a bâti la psychanalyse au cœur de la modernité viennoise déjà marquée par l’effritement de la fonction paternelle. La psychanalyse a montré dès l’origine à quel point, dans sa pratique comme dans sa théorisation, articulant son inactualité foncière à l’actualité politique, elle accueillait la culture et la civilisation pour la lire mais aussi et surtout pour les laisser la modeler, d’où ma question : Comment vous, comme analyste, lisez-vous dans la pratique de la cure, dans nos montages conceptuels, dans nos pratiques institutionnelles, les traces de ce que vous repérez, de ce à quoi vous croyez, à savoir l’emprise du maternel sur les lieux de la défaillance symbolique ?

Serge Sabinus

 

   

 

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