Passeur de livre

Angélique Gozlan
L’adolescent face à Facebook
Enjeux de la virtualescence
Edition In-Press

Simone Korff Sausse est psychologue-psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris, Maître de conférence émérite à l’UFR Etudes Psychanalytiques à l’Université Denis Diderot, Paris 7. La mémoire en partage, Rev. Franç. Psychanal., 1/2000; Le psychanalyste «écrivant». Ecrire la psychanalyse avec W.R. Bion, Rev. Franç. de Psych., Avril 2010, tome LXXIV, N°2, pp 389-401. Fantômes sur le divan, Cliniques méditerranéennes, N° 86, p.85-97. De la télépathie à la transmission psychique, Préface à Ferenzci, Transfert et introjection, Payot§Rivages, 2014. Ecriture de l’effacement et traumatismes fantomatiques dans l’œuvre de Robert Walser, in Chiantaretto J. F., sous la dir. de, Ecritures de soi, Ecritures des limites, Hermann, pp.197-215. Bion et la philosophie orientale, Le Coq Héron, pp. Bion, une psychanalyse sans mémoire, Rev. Franç. de Psych, à paraître en 2016.

Voici un livre que tous les psychanalystes devraient lire. En effet, ils sont bien souvent réticents ou très critiques à l’égard du phénomène de Face Book. N’est-ce pas d’abord par ignorance ? Ce phénomène de société, radical et massif, envahit le monde, et le monde adolescent en particulier. Or pour critiquer, il faut d’abord connaître. Et c’est à cela que sert le livre de Angélique Gozlan. Elle fait partie des générations qui sont familières d’Internet.
Grâce à sa jeunesse, l’énorme travail qu’elle a réalisé pour sa thèse et son souci de faire connaître à ceux qui connaissent mal ce domaine, son livre est précieux. En le lisant, j’ai beaucoup appris. Comment peut-on en effet s’occuper d’enfants et d’adolescents, et même de jeunes adultes, sans connaître cet univers ?
Il nous faut absolument éviter l’écueil d’une position pour ou contre Facebook, mais voir en quoi nos outils psychanalytiques sont encore valables pour les situations cliniques contemporaines. Et surtout prendre connaissance des nouvelles modalités d’accès au savoir, de transmission, de relations interpersonnelles, pour ces digital natives. Pour eux, dit Angélique Gozlan, il n’y a pas un espace sans machine. Contrairement à nous, ils n’ont aucun effort à fournir pour comprendre la machine. « La machine n’a même pas à penser, elle est » (p.25). Il y a par rapport aux nouvelles technologies un véritable « generation gap » comme disent les Anglo-saxons. Mais les choses risquent d’évoluer. Bien des parents, déjà, sont des Internautes chevronnés, des adeptes des jeux vidéos. Ils y jouent avec leurs enfants et les y initient. Certains mettent des images de leurs enfants sur FaceBook. Et lorsque les digital natives deviendront parents à leur tour ?
Facebook est une manière pour les adolescents d’exclure les adultes de cet univers qui se crée entre pairs. Car c’est un des enjeux principaux de Facebook, que d’adhérer à un espace qui n’est pas ou peu accessible aux adultes et particulièrement aux parents. Entrer dans l’univers de Facebook est une manière de s’éloigner des parents, et en particulier une défense contre les fantasmes incestuels, toujours présents. « Les corps virtuels fonctionneraient alors comme des barrières protectrices ». (p.45) Mais paradoxalement, on peut se demander avec Angélique Gozlan si cette quête d’un regard à travers la multiplication des images n’est pas une tentative désespérée de capter le regard des parents, qui n’ont peut-être pas assuré la fonction de miroir. Dans un article sur les selfies, à paraître dans la revue Adolescence, j’ai comparé les selfies à l’autoportrait, en me demandant si la démarche est du même ordre et en quoi elles engagent le regard de la mère comme premier miroir.
L’auteur, Angélique Gozlan, est une jeune psychologue clinicienne, chargée d’enseignements à l’Université, qui vient de passer sa thèse(1), dont le présent ouvrage est une reprise. Bien entendu, on sent encore un peu le travail universitaire (beaucoup de références bibliographiques, un peu trop de citations), dont on ne se défait pas si facilement. Mais on ne va pas se plaindre d’avoir entre les mains un livre qui s’appuie sur un tel travail bibliographique, qui amène tant de réflexions et d’hypothèses originales. Elle nous permet de maintenir la pensée complexe, chère à Edgar Morin, c’est à dire de comprendre et non de juger. Facebook suscite bien des préjugés et des a priori. Les idées reçues viennent en masse et empêchent une véritable réflexion, avec la tendance à penser que « c’était mieux avant ». Ou encore la difficulté à voir en quoi ces phénomènes apportent un renouvellement et un enrichissement, plutôt que de toujours regretter ce qui a été perdu. Comme le dit Marcel Gauchet, le problème est que nous abordons des phénomènes du 21ème siècle avec des modèles de pensée du 20ème siècle. Bien sûr ceux-ci ne conviennent pas.
Angélique Gozlan, elle, aborde ces phénomènes avec un œil nouveau, mais toujours avec une approche psychanalytique. Sa démarche consiste à « penser d’un point de vue psychanalytique une analyse sociologue », s’inscrivant donc dans la transdisciplinarité qui s’impose de plus en plus à tous les penseurs, et donc également aux psychanalystes qui y sont parfois réticents. Cependant, on aurait aimé qu'Angélique Gozlan nous donne plus de situations cliniques, engageant la relation transférentielle/contre-transférentielle pour rendre compte du processus psychanalytique dans ce contexte de Facebook. Sans trop s’arrêter sur les enjeux cliniques, l’objectif de l’ouvrage est d’aider le thérapeute d’adolescents à comprendre les nouvelles technologies numériques afin d’en saisir les enjeux psychiques. Et ceux-ci sont nombreux et complexes. En voici quelques uns.
Le virtuel est-il réel ou non ? Est-ce qu’il sollicite l’imagination de celui qui regarde ? Quel impact aura Facebook sur la construction identitaire ? « Devenant image dans l’espace virtuel, le corps actuel de l’adolescent problématise ses interrogations tant formelles que narcissiques et identitaires » (p.49). Est-ce qu’il fragilise l’identité, ou au contraire permet-il de la construire à travers le regard de l’autre, ou plutôt des autres innombrables ?
On a beaucoup dit que le virtuel exclut la présence corporelle, l’autre en chair et en os. Cela amène à poser une question très ancienne, quasiment religieuse, celle de l’esprit sans corps. Avec Facebook, l’adolescent se détache du corps charnel pour se créer un corps virtuel.
Internet remet en question les frontières entre le public et le privé. Tout devient public, dit-on. Il n’y a plus de privé. L’internaute est tout-voyant, comme le géant Argos, le monstre aux cent yeux, chargé de surveiller Io, maîtresse de Zeus. En réalité, dit D. Boyd, (cité p.59), les adolescents savent très bien maintenir une sphère privée.
L’hypothèse majeure de Angélique Gozlan est celle de la virtualescence, qui définit les liens entre virtuel et adolescence. « La virtualescence est le processus par lequel l’adolescent va trouver au sein du virtuel un espace d’élaboration de ses conflits pubertaires » (p.33). A l’heure actuelle, nous ne pouvons plus penser l’adolescent sans le virtuel. Mais n’est-ce pas une des caractéristiques de l’adolescence d’être toujours aux prises avec le surgissement d’un nouveau ? Qui ici prend le nom du virtuel. « Il y a une homothétie entre le processus adolescent et le processus de virtualisation » (p.35).
Sur l’écran de Facebook, par la virtualisation, le sujet se montre en même temps qu’il se dépossède. « Ce dévoilement permet de trouver à cette communauté adolescente un appui identificatoire » (p.121). C’est la désintimité, car l’adolescent extériorise une part de son intimité sur l’image. La désintimité a un lien avec l’extimité de Lacan, reprise par Serge Tisseron, mais Angélique Gozlan en donne une version un peu différente ce dont elle s’explique dans l’ouvrage.
Dans ce livre, j’ai lu aussi avec beaucoup d’intérêt l’histoire de Facebook, créé par Mark Zuckerberg, étudiant à Harvard, à 20 ans, à partir d’une blessure narcissique, due à une déception sentimentale.  La naissance et la genèse de Facebook ont créé un véritable mythe, qui est toujours, selon Mircea Eliade, un mythe des origines. C’est une histoire rocambolesque, jalonnée par beaucoup de conflits, trahisons, rivalités. Ce dont il ne reste pas trace dans le contenu de Facebook, qui met en avant, bien au contraire, « une règle tacite qui impose à tous les membres de la tribu de s’aimer, éradiquant le conflit et la haine originels » (p.71).
Mais alors reste la question qu’un analyste ne peut ignorer : « Où passe la haine ? Comment va-t-elle faire retour ? » (p.71).  Sur Internet, il y a un clivage entre amour et haine, plutôt qu’une ambivalence. «  On aime ou on hait, mais jamais les deux en même temps » (p.88). C’est un univers où tout le monde est ami, un lieu de connexion permanente avec ses amis.
Néanmoins, il y aussi une virtualescence négative, qui entrave le processus de subjectivation et d’autonomisation de l’adolescent  etqui devient, pour certains, aliénante et destructrice. La tyrannie de la visibilité peut avoir des effets néfastes. Angélique Gozlan rapporte plusieurs cas où ça se termine mal : rejet massif, critiques sadiques, suicides après un harcèlement qui prend tout de suite sur Internet des dimensions planétaires, et dont certains adolescents ne se relèvent pas.
Qu’en est-il de l’image virtuelle ? C’est comme un théâtre, où il faut se donner à voir et Angélique Gozlan, s’appuyant sur la théorie lacanienne, accorde une grande importance à la pulsion scopique, le jeu de regards que met en scène Facebook. Elle y voit aussi l’un « des fondements de la communauté Facebook, qui semble être l’éviction de la sexualité génitale au profit du lien d’amitié, donnant la prévalence au courant tendre contre le courant sensuel » (p. 99). La violence des échanges apparaît souvent suite à la diffusion d’une photo, souvent d’ordre sexuel, mettant à mal l’identité sexuelle fragile de certains adolescents. L’apparition à l’écran du corps sexué provoque un déferlement de l’agressivité, parce qu’elle remet en question le narcissisme primaire idéalisant, le cocon facebookien des amis, et oblige à affronter l’organisation génitale et la reconnaissance de l’autre sexe. A ce propos, Angélique Gozlan note les manières différentes qu’ont les filles et les garçons d’utiliser Facebook, ce qu’elle explique par le fait qu’ils n’ont pas à effectuer le même travail psychique pour accéder à la sexuation. Mais pour les deux, l’écran est un « protecteur illusoire ».
C’est pourquoi les théories du groupe ne conviennent pas vraiment pour rendre compte de Facebook. Les adolescents visés deviennent alors un pur objet enfermé dans l’écran-miroir de la machine virtuelle. C’est ce qu’Angélique Gozlan appelle l’altérité virale, où l’autre s’approprie l’espace intime du sujet, qui devient dépendant de cet autre virtuel, qu’il ne peut ni distinguer, ni identifier, ni arrêter, et dont il ne peut donc pas se défendre. Ici se pose évidemment la question de la perversion. En quoi la pratique de Facebook favorise-t-elle des conduites perverses ?
Qu’en est-il du narcissisme ? C’est une des grandes questions que pose Facebook. « Facebook se constitue comme espace de Narcisse, espace d’une valorisation de son estime de soi au regard de l’autre virtualisé » (p. 143). Mais c’est aussi un narcissisme très contraignant (comme tous les narcissismes d’ailleurs),  car la présence sur la toile devient une condition d’existence pour l’adolescent. La communication sur Internet, immédiate et avec des autres si nombreux, a une fonction d’attestation d’existence et de présence, comme pour lutter contre des angoisses d’anéantissement. Facebook est un support à la construction de l’idéal du Moi. Mais quel est le devenir de cette idéalisation partagée ? Va-t-elle du côté d’un conformisme appauvrissant (être tous pareils, se conformer à une image stéréotypée ?) ou du côté d’une créativité innovante (se servir de Facebook pour faire valoir et cultiver ses particularités personnelles, exprimer sa personnalité ?).
Ces adolescents communiquent entre eux dans un nouveau langage, qui remet en question l’écriture conventionnelle et constitue un univers opaque pour celui qui ne le connaît pas. C’est l’écriture à vif, dit Angélique Gozlan, différente du classique journal intime, en ce qu’il est immédiat : immédiatement posté, lu, commenté. C’est toujours une écriture adressée à l’autre, lieu de partage et, contrairement aux idée reçues, un possible lieu de subjectivation. Facebook peut donc donner lieu à des processus de création, et il me semble qu’il y a là un domaine qui serait à explorer davantage, en faisant le croisement avec l’utilisation que font les artistes de plus en plus nombreux des possibilités qu’offrent les nouvelles technologies. On peut imaginer alors que Facebook ouvre des possibilités insoupçonnées, et de toute façon incontournables, qui ne concernent pas que les adolescents.

Simone Korff Sausse

(1) Enjeux psychiques des réseaux sociaux chez les adolescents: une métapsychologie de la virtualescence, thèse de doctorat soutenue le 20 décembre 2013, Université Paris 7 Diderot

 

Cliquez ici

 

 

Haut