Passeur de livre

Claude Maillard
les trois poèmes
Frénésie Éditions, 2018

Geneviève Piot-Mayol


Anciennement psychologue clinicienne à l’hôpital psychiatrique, elle exerce la psychanalyse à Paris. Titulaire d’un Diplôme d’études supérieures de philosophie, elle est l’auteur de nombreux articles, notamment dans les revues, Les carnets de psychanalyse, Essaim, Que Vuoi?

Les trois poèmes de Claude Maillard.

Claude Maillard, écrivaine, médecin, psychanalyste, nous étonnera toujours !
Dans son livre Les trois poèmes, elle présente la langue maya dans un face à face avec la langue française, et cet ouvrage nous est offert dans un temps tout proche de l’année 2019, conçue par l’Unesco comme l’année des langues autochtones. Ce n’est pas simple coïncidence. Depuis qu’elle écrit, le travail de l’auteure est sensible au temps présent, branché sur l’histoire politique et sociale.

Ayant
levé les yeux du livre
Les trois poèmes
Les scribes
français et mayas
écoutaient
autre chose
que ce qui était écrit 

Tels sont, sur la couverture, les premiers mots du livre de Claude Maillard, Les trois poèmes.
Alors, plongeant mon regard dans les glyphes mayas, des images me sont apparues :
Des visages allongés en ronds, verticalité croisée d’horizontalité. Une tortue à trois pattes qui pleure. Un tank surmonté d’un dragon. Un œil de femme dans un cerceau. Les pieds d’un fantôme. Un astre avec sa traine. Une télévision avec sa mâchoire à broyer les pensées.
Un ange sur un tas de détritus, l’ange de l’histoire de Klee sur un tas de ruines, emporté par la tempête vers l’avenir, selon l’interprétation de Benjamin.
Après l’orage, j’entend le bruissement d’ailes du quetzal…Serait-ce les ailes du bossu de Montedidio qui voudrait s’envoler de Naples à Jérusalem ? Ou bien celles d’Icare montant toujours plus haut jusqu’à fondre au soleil ?
Pour lire Claude Maillard, il ne faut pas craindre de se bruler les ailes langagières !
Ici l’écriture maya sourit, non sans ironie,  aux mots français. Ailleurs toutes sortes de langues essaiment dans ses ouvrages.
Quoi de plus étranger que ces dessins, ces glyphes mayas où je peux voir tant de choses étranges ! Me renverraient-ils à la Chose ?
Et pourtant il s’agit bien d’une langue, aussi étrangère soit elle !
Pour quel exhaussement ces traits de couleur, en double miroir, sur les mots français et sur les glyphes mayas. Pour quel accomplissement ces trouées d’arc en ciel.
Des fragments de peinture traversent les mots tout en les éclairant. L‘écriture doit-elle être rayée pour signifier l’écrire qui jamais ne se fige, qui se reprend sans cesse car ce n’est jamais ça.
Importance vitale de parler une langue qui ne s’écrirait pas, sinon dans l’écrit de ce qui, d’en deçà de la Cordillère des Andes psychanalytiques, se fraierait un passage.
Ce livre n’est-il pas celui d’une passante qui cherche à traverser les murs des frontières, linguistiques autant que géologiques. Ce passage aventureux ouvert par la psychanalyse est  sous-jacent dans le travail de notre chercheuse de langue. Elle est toujours en lutte contre le langage ordinaire de la communication, pour atteindre, sous une forme autre , y compris dans ses Trois Poèmes, un au delà ou un en deçà de la langue. Chercherait-elle la source, dans un temps hors temps de refoulement originaire, dans un lieu atopique ?
Ne demeure que ce qui n’a pas eu lieu
Ces mots pourraient, à première vue s’opposer à ceux de Mallarmé : « Rien n’aura eu lieu que le lieu, excepté peut-être une constellation ». « Une élévation ordinaire vers l’absence », précise-t-il, en lettres plus petites, écrites sous  « n’aura eu lieu », rapprochant, me semble-t-il, le poète et Claude Maillard.
Sous le mot « peut-être » on lit en suivant Mallarmé : « aussi loin qu’un endroit fusionne avec au-delà, veillant doutant roulant brillant et méditant …»
Toute l’œuvre de notre auteure n’est-elle pas une constellation fusionnant avec au-delà, roulant dans l’entre deux morts de l’écriture, tout en veillant sur la révolte.
Résistance, résistance, j’entends encore ces mots, hurlés par Olivier Grignon, pour commencer la présentation de l’ouvrage de Claude Maillard, lors du prix Oedipe obtenu pour  La grande Révolte. Le tragique de la technique.
A travers ce livre rare et précieux, construit autour de la vie et de la mort d’un homme, Robert Vergnes, ami du Che Guevara, j’entends le cri d’appel à l’insurrection.
Ouvrant Les trois poèmes je reconnais le cri, je le réentends.
Oser mettre en regard des glyphes opposés aux lettres, dans une correspondance de l’impossible, dans une traduction dont le risque lui-même ouvre un passage, est une première.

Jamais deux langues écrites
Ne se sont tant regardées
Et entendues de cette façon
Interdite.

N’est-ce pas résister à la machine de Kafka ?
Dans la nouvelle bien connue, « A la colonie pénitenciaire », il met en scène la destruction de l’humain dans l’humain.
La  herse, faite en verre transparent, pour que toutes les réactions du torturé soient vues et contrôlées, inscrit la loi ou plutôt l’ordre du dictateur invisible, à même la chair de l’homme qui aurait « manqué de respect » à son supérieur.
La machinerie médicale qui assassine la mort elle-même serait- elle un effet de la technocratie algorithmique. Cette expression associe la technique robotisée, la bureaucratie infernale, la non-pensée calculatrice, le contrôle permanent, la gouvernance automatisée, voire la dictature. Bref, l’assassinât du sujet humain.
On habite son corps avec des mots.
Si la herse entame le corps, c’est aussi la langue qu’elle détruit.
Que cette déchirure, le fer pénétrant dans la chair, soit résistance, malgré tout, si elle se transforme en traits d’écriture. Si le sujet refuse la pénétration de la loi dictatoriale et parvient à lutter contre son propre anéantissement.
Claude Maillard se risque, dans chacun de ses ouvrages, à une invention d’écriture pour lutter contre cette destruction de l’humain.
Lisant Les trois poèmes, j’entends une voix forte mais non impérative, elle est comme le bruit sourd d’un torrent ou d’une grosse averse d’orage entrainant toutes les saletés de la machinerie pour les dissoudre dans la mer.
Jamais traduction ne fut aussi étrange ; de cette étrange étrangeté incalculable.
La dissonance née de ce face à face entre deux écritures si étrangères l’une à l’autre, résonne comme le son d’une mer en colère.
La navigation entre les deux langues, comme une bouteille jetée à la mer, nous emmène au grand large de l’incertitude. Se laisser emporter, déporter, mais aussi porter par les vagues d’écriture, telles que nous les offre Claude Maillard. Ces rouleaux ne submergeront pas le scribe, il refusera de s’ensevelir aux écumes originelles. Jaillissant d’un bienheureux naufrage, il rejoindra peut-être le vol du quetzal.
Tous les ouvrages de Claude Maillard, et particulièrement ces deux là, La Grande Révolte et Les trois poèmes, qui pour moi se font écho, sont de la même veine combattive.
Ils sont tous deux un hommage à ce guerrier qui a passé une partie de son temps dans l’intimité des Indiens Mayas, partageant leur vie et leur langue.
Notre auteure elle-même n’est-elle pas née combattante.
Artaud disait dans une conférence au Vieux Colombier en janvier 1947 :
« Vous n’êtes pas libres… Les gens se sont rassis…L’idée de la beauté s’est rassise…Le monde va au chaos…Une autre guerre point … »
Il concluait ainsi sa conférence :
« Moi, Artaud, j’ai besoin de me battre parce que je suis un combattant né. »
Résister pour rester un sujet humain, c’est bien ce qui tient Claude Maillard dans son écriture.
Pour cette lutte, l’imagination créatrice, la mise en rapport de ce qui est sans rapport, est l’arme nécessaire. Celle que l’auteure des Trois poèmes manie parfaitement bien. Ce livre en est la pleine démonstration.
Cette rencontre, presque guerrière,  des mots français et des glyphes mayas, dans le défi inouï d’un passage d’une langue à une autre langue, étrange étrangère, met en évidence l’impossible de toute traduction.

Ainsi
De cet impossible
A écrire
Comme à lire
D’en traduire

Et pourtant la mise en face à face de ces deux langues est aussi faite de silence, de mémoire et d’amour.
Quel enthousiasme nous emporte sur ces zébrures de couleur, lumineuses, telles les plumes du quetzal !
Reprendrons-nous avec Claude Maillard le vol vers Tikal, en verticalité du vivre ?

Geneviève Piot-Mayol

Sachons que le traducteur du livre de Claude Maillard, les trois poèmes est Jean-Michel Hoppan, docteur en archéologie, un des rares spécialistes français de l’écriture maya. En 2003 il a à ce titre intégré le Centre d’Etudes des Langues Indigènes d’Amérique (CNRS), pour l’archivage des sources anciennes. Cette unité de recherche est depuis 2010 un centre aréal du laboratoire « Structure et Dynamique des Langues ».

 

 

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