Passeur de livre

Franz Kaltenbeck
L’écriture mélancolique
Introduit et édité par Geneviève Morel, érès, 2020

Luminitza CLAUDEPIERRE TIGIRLAS
Psychanalyste à Montpellier, membre de l’Association Lacanienne Internationale, Docteure en Psychopathologie Fondamentale et Psychanalyse de Paris-Diderot Paris 7, est auteure entre autres de livres de poésie : Noyer au rêve (2018), Ici à nous perdre (2019), Nuage lenticulaire, (2019), Foherion (2019) ; des essais : Rilke-Poème, élancé dans l’asphère (2017), Avec Lucian Blaga, poète de l’autre mémoire (2019), Fileuse de l’invisible – Marina Tsvetaeva (2019) ; d’une fiction : Le Pli des leurres (2020), etc.

Site personnel : https://luminitzatigirlas.com

Porosité de l’écriture face à l’impératif suicidaire

Un questionnement personnel ancien concernant l’écriture dite mélancolique m’a attirée vers le livre posthume de Franz Kaltenbeck, poète de langue allemande, psychanalyste et écrivain de langue française, dont les articles, publiés de son vivant, m’avaient conquise par leur sérieux et leur complexité, notre collègue portait sur ce sujet un regard neuf, sobre et informé, loin des clichés.
Les textes réunis dans ce livre par les soins de Geneviève Morel se présentent en trois parties. Le Suicidé et son alter ego est le titre de la première et c’est par ce biais que l’auteur fait entrer le lecteur au cœur d’une interrogation que nous partageons sur les limites du sinthome face à la pulsion de mort chez le sujet mélancolique. Pourquoi cette création lacanienne nommée sinthome ne protège-t-elle pas suffisamment, ou pas toujours, du suicide ?
Sans se laisser fasciner, Kaltenbeck s’est tourné vers des écrivains comme Kafka, Kleist, Stifter, Nerval, Celan, Foster Wallace, Musil, auteurs qu’il lit dans le texte en leur accordant, me semble-t-il, la place de semblant de sujets supposés savoir, savoir à leur insu quelque chose de vécu sur la mélancolie.
La première étape consiste à revisiter Freud, et pour Kaltenbeck une telle démarche ne se résume pas à la révérence c’est une entrée dans le vif du sujet nourrie par la clinique, elle cherche à faire préciser le propos freudien sans se limiter à Deuil et mélancolie. Par une lecture fine de la nouvelle Le Verdict (1912), Kaltenbeck démontre comment Kafka devance Freud pour conclure que « l’autre personne » dont il s’agissait dans Deuil et mélancolie (die andere Person) est incarnée dans le texte kafkaïen « par l’ami (ou par Frieda) tandis que l’objet perdu, au sens de Freud, est idéel : c’est le rapport du sujet à la parole. »(1)
La différence de registres commence à se creuser avec le texte suivant, Le Mauvais miroir de Heinrich von Kleist où ce n’est plus le personnage littéraire qui se suicide comme dans Le Verdict de Kafka, c’est le poète et dramaturge Kleist qui, voulant « mourir avec l’autre », se tue en proie à sa mélancolie. Kaltenbeck précise que « l’autre personne » est dans le cas de Kleist « un double féminin, son ‘mauvais miroir’ ». L’objet perdu pour Kleist serait « un idéal qu’il ne cesse de perdre depuis sa crise kantienne – et sans doute déjà avant : l’idéal d’une vérité absolue dont la perte insupportable lui met ‘l’âme à vif ‘ ; l’idéal impossible à réaliser d’une vie avec une femme qui accepte son ‘ plan de vie’ ; l’idéal d’une relation apaisée avec sa sœur et sa famille qu’il met à rude épreuve ; la reconnaissance de son art par Goethe, par le public. »(2)
Le viennois Stifter intitule un de ses romans L’Homme sans postérité, l’œuvre et la biographie de celui-ci permettent à Kaltenbeck de constater son rejet de la vie, d’envisager son premier objet perdu qui serait la signification même de la vie. Quelque temps avant son suicide, Stifter rédige ses souvenirs les plus anciens. Kaltenbeck cite un extrait où l’écrivain revit de façon hallucinatoire sa rencontre de jouissance archaïque avec la mère, ce qu’il appelle « la chose » et ce qui n’est pas sans nous rappeler das Ding de Freud. Sur le fond de cette « chose » (Ding),selon Kaltenbeck, « apparut alors une voix qui lui parlait, des yeux qui le regardaient, des bras qui le soutenaient, bref, des objets partiels, des membra disjecta, le corps morcelé de l’Autre, de la mère. »(3) L’hypothèse soutenue par Franz Kaltenbeck est celle d’une « atteinte grave de la fonction du trait unaire » survenue par la courroie de transmission entre la forclusion et le rejet du désir.
Dans son chapitre Le Bourreau de Nerval, le psychanalyste questionne une nouvelle fois : « pourquoi ni l’identification au symptôme ni l’écriture n’a-t-elle pas protégé ces auteurs d’un passage à l’acte suicidaire ? » Le facteur létal est la figure du double « devenue de plus en plus consistante » chez Nerval autant que chez Kleist et Stifter, dans leur œuvre et dans leur vie.
Franz Kaltenbeck consacre un espace généreux à Paul Celan, poète qui m’est trop cher pour que je m’aventure à en faire un résumé : j’invite le lecteur à se rendre au-devant de cette rencontre magistrale entre mon collègue et la poésie celanienne. Il y entrevoit « la matrice d’un dispositif poétique inventé par Celan pour s’opposer à la mélancolie », malheureusement les tentatives de mise en place d’un sinthome créatif n’ont pas fonctionnées, n’ont pu retenir Celan à l’instant de sa chute du pont Mirabeau. Dans la mélancolie, comme le formule le psychanalyste, « il arrive en effet que le moi-idéal se lie à l’objet perdu afin de soumettre finalement le moi, de le vaincre. »(4)
Si la mort ne l’avait pas emporté si brutalement, j’aurais beaucoup aimé pouvoir discuter avec Franz Kaltenbeck du rôle de l’Idéal du Moi dans le combat du sujet mélancolique pour sa survie face à l’intransigeance d’un surmoi féroce.
S’intitulant David Foster Wallace et la douleur d’exister, la deuxième moitié du livre nous plonge dans l’univers de L’Infinie comédie, titre de son roman écrit « en arc », auquel Kaltenbeck ajoute pour son premier chapitre Le nœud du Witz et de la mort. L’analyse de l’œuvre de Wallace est dépliée dans trois autres chapitres aux titres éloquents, tels Le père, le corps-machine, le miroir troué, être déjà mort ; Au limites du chiffrage : la douleur mélancolique ; La graine du vide : la tornade du Roi pâle. La question « y a-t-il une prédilection des auteurs mélancoliques pour le traitement visuel par la lettre ? » à laquelle s’attache Kaltenbeck est aussi la mienne, je développerai ce sujet dans un article à part.
L’écriture de David Foster Wallace, « déjà mort » en soi, où l’œil est aussi le lieu de l’angoisse, où « l’objet scopique dévore le sujet ; la Chose est impossible à regarder en face comme le visage déformé de la mère (ou le sien propre dans The Bad Think) », cette écriture fournit au psychanalyste des arguments dans ce sens, tout comme Nerval, Kleist ou Stifter, écrivains qui à un moment donné, « ont cessé d’écrire pour se tuer ». Tiraillé entre sa douleur d’exister et le suicide, Wallace disait à ses étudiants de ne jamais écrire « une histoire sans trauma freudien » et il se donna la mort à côté d’une pile des feuilles, son dernier roman inachevé. Dans une lettre citée par Kaltenbeck, il nous enseigne : « Il manque une… chose. Ça pourrait être le lien entre la question de l’écriture de cette chose et la question de la vie elle-même. »(5) Ce lien structural constitue le sinthome et il n’est pas du tout évident pour un écrivain mélancolique de devoir le faire consister sans relâche – j’ai pu le percevoir avec d’autres auteurs autant que Franz a pu le repérer.
La conception de la fiction, d’après Kaltenbeck, « partage avec la psychanalyse l’ambition de sonder le rapport de l’être parlant à la ‘Chose‘ à savoir le nom du réel que Lacan a repris de Freud comme étant ce qui est inidentifiable dans notre prochain, ce qui nous reste radicalement étranger dans ce qui nous est le plus intime – qu’il a pour cette raison nommé l’’ extime ‘, cause de désir ou d’horreur. Or cette chose ne se voit pas dans le miroir… »(6)
La troisième partie intitulée L’Écrivain et ses femmes contient un chapitre essentiel Sublimation et symptôme que je verrais en continuité avec cette conception de la fiction, il introduit des éclairages essentiels sur la théorie freudienne pour arriver aux apports lacaniens qui placent la Chose au centre de son éthique, qui introduisent la notion de « champ du das Ding ». Tout en désacralisant le processus créatif, Lacan ne pose jamais « que l’objet prend réellement la place de la Chose, qu’il pénètre son espace transcendantal ! Il ne fait que signaler que l’objet est ‘ élevé ‘ à la dignité de la Chose. »(7) Relevant l’ironie de Lacan avec les termes de dignité et d’élévation, Kaltenbeck rappelle à juste titre le caractère de la sublimation comme une « opération faite à partir du semblant ». Dans La Logique du fantasme Lacan avancera que la sublimation part d’un manque fondamental, c’est-à-dire de la castration. Cela permet à Kaltenbeck d’affirmer qu’on ne peut pas substituer le sinthome lacanien à la sublimation, puisque les deux vont au-delà du principe de plaisir avec cette différence que « la sublimation aborde le réel avec l’aide du semblant, tandis que le sinthome fait déjà partie du réel. Le sinthome, inventé par Lacan, est la preuve de l’urgence de l’art face non seulement au malaise mais aussi au danger dans la civilisation. »(8)
L’Écriture mélancolique aurait pu s’achever ici, car le texte L’Impossible accomplissement de l’amour dédié à Robert Musil, apparaît à la fin comme en rupture avec les lectures précédentes faites par Kaltenbeck. Le livre finit brusquement sur l’Autre jouissance, le cœur de l’auteur s’étant arrêté de battre avant qu’il n’écrive sa conclusion. Ce triste inachèvement ne diminue en rien la valeur de l’essai de Franz Kaltenbeck, auteur qui, en plus de partager son cheminement dans les futaies des articulations théorico-cliniques, nous aide à nous redécouvrir à travers les rencontres littéraires qui ont jalonnées sa vie, et je lui reste reconnaissante en tant que lectrice, psychanalyste et écrivaine.

Luminitza C. Tigirlas

(1) Franz Kaltenbeck, L’écriture mélancolique, introduit et édité par G. Morel, érès, 2020, p. 42.
(2) Ibid., p. 60.
(3) Ibid., p.71.
(4) Ibid., p. 113.
(5) Ibid., p. 184.
(6) Ibid., p. 147.
(7) Ibid., p. 200.
(8) Ibid., p. 209.

 

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