Passeur de livre

Jean Allouch
Nouvelles remarques sur le passage à l’acte
Editions Epel, essais, Paris 2019

Robert Samacher,

Actuel Directeur de l'Ecole Freudienne fondée par Solange Faladé en 1983, publications "Sur la pulsion de mort. Création et destruction au cœur de l'humain", Paris, Hermann, 2009, "La psychanalyse, otage de ses organisations", Paris, MJWFédition, 2018.

Dans ce livre, Jean Allouch propose de Nouvelles remarques sur le passage à l’acte, question à laquelle il avait consacré quatre ouvrages en collaboration avec Érick Porge et Mayette Viltard,  La « Solution » du passage à l’acte. Le double crime des sœurs Papin (1984), Marguerite, ou l’Aimée de Lacan (1990) ; Louis Althusser récit divan (1992) ; Ombre de ton chien. Discours psychanalytique, discours lesbien (2004).
L’auteur traite ici du passage à l’acte en l’examinant à la lumière du « saut épique », cette trouvaille de Fethi Benslama raconte qu’elle lui est venue à l’esprit alors qu’il séjournait en Tunisie, en 2011, au moment du soulèvement populaire.
J. Allouch retient deux définitions données par F. Benslama concernant le « saut épique » : la première étant « ce moment où s’effectue le mouvement d’un détachement de quelqu’un de ce qu’il a été, de sorte qu’il opère une rupture ou une bifurcation dans son trajet existentiel, rupture à partir de laquelle il adopte un mode agoniste de paraître, de parler, d’agir . » La deuxième définition plus restreinte, correspond à la reproduction du testament d’un candidat djihadiste au martyr mentionné par F. Benslama : « Mes frères, je me suis juré de me présenter devant Dieu et mon maître l’imam Hussein qu’en morceaux découpés, sans tête et sans mains, pour posséder un mérite réel devant le roi des puissants et devant l’imam Hussein
F. Benslama distingue ces deux modalités, il refuse de reconnaître un passage à l’acte dans la rupture par laquelle quelqu’un entre en belligérance, s’engage dans le djihad, changement qui ne fait nullement de lui un déchet, tandis qu’il admet que, dans son sacrifice, celui dont on a lu le testament « laisse tomber son corps comme un déchet ». J. Allouch interroge : « S’agirait-il pour autant d’un passage à l’acte ? Il préfère qualifier ce geste de « saut épique », parce que le récit qui l’accompagne fait sens. Il s’agit d’un acte qui est pensé, préparé, répond à une intentionnalité : «  saisir d’effroi le cœur de ceux qui ne croient pas. » – « Les gestes préparatoires de l’acte et qui déjà en font partie sont éminemment spirituels : soins du corps (rasage, propreté) ; bénédiction du corps ; purification de l’âme ; oubli de la vie d’ici ; paroles à Dire imposées, cet acte ne sera que pour Dieu seul ». Ainsi, l’acte est pensé avant d’être agi et se place du côté des  pensées de l’inconscient. D’après J. Allouch, la trouvaille de F. Benslama permet de réinterroger le « passage à l’acte djihadiste » et aussi le passage à l’acte dans ses différentes modalités par rapport à l’agir : celui qui est pensé, celui qui ne l’est pas et celui qui fait intervenir les deux modalités. Pour dégager et préciser ces différents statuts du passage à l’acte, J. Allouch évoque l’acte djihadiste qui est pensé, revient sur le cas de Louis Althusser meurtrier d’Hélène Rytmann, sur le meurtre des sœurs Papin qui échappe à toute pensée et sur le crime de l’Amante Anglaise dont le personnage fut conçu par Marguerite Duras à partir d’un fait divers qui fait intervenir les deux modalités : passage à l’acte et saut épique. Dans sa conclusion, J. Allouch évoque l’incidence du « passage à l’acte éclairé » tel que Lacan l’a situé au cœur même de l’expérience analytique dans le Séminaire « L’acte analytique » .
Pour distinguer le « passage à l’acte » du « saut épique » J. Allouch souligne que la pensée du geste  djihadiste  fait partie de son exécution  et cette pensée lui est nécessaire ; il s’agit alors de la réalisation d’une pensée articulée comme telle et consciente d’elle-même. Ceci signifie que cet acte fait sens et s’inscrit dans une histoire, « en revanche l’exécution du passage à l’acte se dispense de toute pensée, à fortiori de toute pensée qui se pense ». Ainsi, Louis Althusser n’a pas pensé son acte : « apparente continuité du geste virant du massage (Althusser s’y applique, il est pensé) à l’étranglement (lui sans pensée), c’est cet acte sans pensée qui fait passage à l’acte », c’est du côté du sujet acéphale où se trouve le réservoir des pulsions qui ne sont plus contrôlées par la pensée. C’est du côté du geste sans pensée que se situe Christine Papin ainsi que Claire Lannes, l’héroïne de L’Amante anglaise : « Peut-être qu’une minute avant de la tuer, elle ne pensait pas qu’elle allait la tuer ». Ce qui rend compte d’une impossibilité de la pensée dans l’acte.
A propos de l’Amante anglaise  (1968), J. Allouch revient à la reconfiguration que fit Marguerite Duras des nombreux éléments des Viaducs de la Seine-et-Oise, pièce écrite en 1959. Marguerite Duras s’est inspirée d’un fait divers ; après le compte-rendu du procès d’Amélie Rabilloux  (1952) qui « avait assassiné, dépecé son mari puis est allée en égarer les morceaux dans les égouts et les terrains vagues de Savigny-sur-Orge sans être capable d’en donner une explication claire » Ce procès inspira les trois œuvres reprenant le même thème : Les viaducs de la Seine-et-Oise, L’Amante anglaise, Le théâtre de l’Amante anglaise. La transposition littéraire met en scène Claire Lannes qui tue et dépèce Marie- Thérèse Bousquet dont le corps réduit en morceaux est jeté depuis le viaduc, dans plusieurs trains de marchandises par sa meurtrière, cet acte est signé car chaque morceau porte un nom « Cahors » ou « Alfonso ».  Il s’agit d’abord d’un acte sans pensée car M. Duras fait dire à Claire Lannes « J’ai eu trop de mal à le faire pour savoir y penser » ensuite, la dispersion des morceaux ainsi que la séparation entre le corps et la tête, cette dernière non retrouvée ayant suscité un rituel de deuil, supposent « le saut épique » d’un acte pensé.
J. Allouch théorise les différences qu’il constate entre passage à l’acte et « saut épique » à partir de la subversion du cogito de Descartes telle que Lacan la propose en particulier dans le Séminaire XV, « l’Acte psychanalytique»  : « Ou je ne pense pas, ou je ne suis pas ». La démonstration de J. Lacan suppose la construction d’un quadrangle,  en  haut à droite de ce quadrangle, se trouve le vel de l’aliénation qui impose la logique du choix forcé, le groupe de Klein est aussi présent dans ce schéma. En haut à gauche du quadrangle, le « Je ne pense pas » est écorné de l’être, la négation va porter sur le Je, c’est le lieu du passage à l’acte, le manque du grand Autre n’est pas rencontré, il n’y a pas de pensée. De ce même côté est également noté l’objet a présent en tant que rejet de l’inconscient, du savoir de la castration : est le lieu où,  dans le contexte de l’analyse, l’analyste se situe comme semblant d’objet a. De ce fait, les pensées de l’analysant adviennent à partir du « ou je ne suis pas » en bas à droite, lieu des pensées de l’inconscient, en même temps que le –ϕ support de la castration se présente en établissant un rapport entre a et –ϕ.
Le passage à l’acte tel qu’il est décrit concernant les sœurs Papin correspond bien à un acte sans pensée où le sujet est absent à lui-même, une « incorporation », pour les sœurs Papin selon J.  Allouch, acte qui sur le quadrangle, se situe en haut à gauche, là « ou je ne pense pas ».
En revanche, J. Allouch attribue à l’acte du sujet djihadiste la spécificité du « saut épique », celui-ci  se situerait dans le quadrangle en bas à droite de la figure « ou je ne suis pas », c’est-à-dire, le lieu  des pensées de l’inconscient. Pensées qui, de mon point de vue,  conçoivent le meurtre comme un acte de rédemption, il n’est pas tenu compte de l’interdit du meurtre et de l’inceste qui fondent la Loi. La pensée qui vise à glorifier le martyr, en transgressant la Loi, écarte la castration soit le – ϕ qui dans un tel contexte est forclos.  Le « saut épique » affirme un sujet dans une pensée meurtrière qui vise une gloire posthume dans le sacrifice de soi parce qu’il n’y a de  Dieu que Dieu, fusion qui écarte  tout manque, toute différenciation. L’issue est la jouissance du meurtre pour se fondre dans Dieu L’enjeu pour ces sujets, n’est pas « le savoir de l’inconscient sur la différence sexuelle, le non-rapport sexuel, le savoir sur la castration qui une fois apuré, viendra s’inscrire dans le sujet analysé ».  J. Allouch rattache néanmoins le saut épique à la seconde analytique (celle du non-rapport sexuel).
Afin de préciser les positions différentes  du passage à l’acte et du saut épique, l’auteur évoque les actes de Louis Althusser puis ceux de Claire Lannes, l’analyse de leurs passages à l’acte le fait apparaître comme geste meurtrier du passage à l’acte et aussi du saut épique. Que ce soit Louis Althusser ou Claire Lannes, ils ont commis leur acte sans y penser : lui, masse le cou d’Hélène et dans la même continuité, l’étrangle alors qu’il est absent à lui-même, pour ensuite reconnaître son geste meurtrier.  Claire Lannes sait où ont été balancés les différents morceaux du corps de sa victime mais elle a oublié le lieu où se trouve la tête, ce qui maintient l’énigme irrésolue, et le trou « tout à la fois langagier (lalangue) et spacialisé (l’Autre comme lieu), où se tient son être relève d’un « je ne suis pas ». J. Allouch évoque le tracé, le fil tiré par Lacan entre le « je ne suis pas » et le « je ne pense pas » franchi d’un seul saut, court-circuit, à propos de L’Amante anglaise qui maintient le saut épique « en deçà d’un certain et infranchissable seuil, ce qui la tient comme en arrêt. » Le passage à l’acte tient ici en un seul mot : « vomir » qui pour Allouch confirme qu’il relève de la première analytique du sexe (celle de l’objet a en l’occurrence l’objet oral) - « vomir cette viande et sauce qu’était devenue Marie-Thérèse, tandis que ce qui l’accompagne, à savoir un saut épique, se présente comme une lettre adressée à l’amant d’antan que la meurtrière n’a jamais cessé d’aimer.» La combinaison des deux, maintient un suspend. Il s’agit ici d’un récit romanesque qui, reprenant un fait divers contient une vérité humaine qui rencontre une limite, celle où la castration n’est pas inscrite. Elle n’est pas comme le souligne J. Allouch « là où c’était –ϕ » qu’avec Lacan on appellera « castration », qui concerne l’acte psychanalytique.
.  J. Allouch pose la question du réexamen de l’acting-out à la lumière du passage à l’acte et du saut épique car l’acting-out occuperait une position médiane entre les deux. Situé au bas gauche du quadrangle, l’acting-out participe d’un transfert sans analyse. J. Lacan l’analyse à partir de l’observation d’Ernst Kris publiée en 1951 dans The psychoanalytic quarterly . Cette observation met en scène « l’homme aux cervelles fraîches », ce que Kris dans le transfert interprète à partir d’un savoir préconçu, l’interprétation ne prend pas sens pour l’analysant et va se jouer dans le réel, hors de l’analyse, pour ensuite y revenir dans un récit où se manifestent les pulsions scopique et orale.
L’auteur centre sa conclusion sur le saut épique et le « passage à l’acte éclairé» par l’approche de ce que serait une fin d’analyse. Il distingue deux conceptions de fin d’analyse chez Lacan, la première concernant un certain devenir de la pulsion et du fantasme ($ <> a)  traversé et confronte le sujet à un reste, le a véritable, en même temps que son être est confronté au désêtre. La deuxième conception propose une autre sorte de séparation qui, elle, concerne l’analyste en tant que tel et l’analysant en tant que tel. Il y aurait lieu de reconnaître le passage à l’acte dans la première version et le saut épique dans la deuxième. J. Allouch introduit ensuite une discussion intéressante concernant la logique proposée par Lacan concernant l’articulation entre les deux positions à tenir le « je ne suis pas » et le « je ne pense pas ». A la fin d’analyse, il y aurait à prendre en compte le saut épique qui permet que l’analysant se sépare de son analyste, ainsi la castration en tant que telle serait assumée en même temps que le non-rapport sexuel. Le problème de la fin de l’analyse est alors ramené à trois termes : passage à l’acte, saut épique et passage à l’acte éclairé, terme que Lacan utilise dans son résumé du Séminaire de l’Acte psychanalytique. A ce propos, J. Allouch fait le commentaire suivant : Ce « sujet qui a accompli la tâche au bout de laquelle il s’est réalisé comme sujet dans la castration, a ainsi atteint son « je ne suis pas ». Ce lieu est celui du saut épique qui permet que l’analyse soit bouclée et qu’ainsi, il y soit mis fin. C’est un acte radical mais qui n’est pas sans suite, puisqu’il détermine la passe qui consiste à revenir au point de départ, c’est-à-dire au « je ne pense pas ». C’est par un passage à l’acte que le sujet entre en analyse et que s’instaure le transfert et c’est par un passage éclairé, qui est un saut épique et en même temps une boucle qu’il en vient à occuper la place d’analyste. Cette boucle consacre la séparation de l’analyste et de l’analysant, passage à l’acte éclairé qui se conclut par un saut épique. Le passage à l’acte éclairé constitue l’essence du passage à l’acte, mais il y a eu un déplacement constitué de plusieurs déplacements ou parcours en suivant les vecteurs du quadrangle pour que l’analysant revienne au point de départ mais « éclairé », sinon « averti », ainsi en suivant J. Lacan, l’analysant a rencontré la castration qui « instaure » le passage à l’acte éclairé d’un sujet désormais averti, qualifié de passage à l’acte post-castration. J. Allouch souligne que Lacan est revenu sur le passage à l’acte éclairé lors du Congrès de la Grand-Motte le 2 novembre 1973 , il fait rebondir « la notion de passage à l’acte éclairé dans l’éclair de la passe qui se voyait ainsi étayée et confirmée. »
La question qui persiste : Un analyste peut-il durant la séance ne pas penser ? Il s’agit pour lui de mettre à l’écart ses propres pensées, de ne pas penser à la place de l’analysant et de faire en sorte qu’émergent chez l’analysant les pensées de l’inconscient. Le « Ou je ne pense pas » met en jeu le rapport au vide à faire en soi et à la place à donner à l’objet a véritable issu de l’ouverture du fantasme et sur lequel l’analyste peut alors prendre appui et assumer le semblant du sujet supposé savoir, le a véritable est alors à distinguer des quatre  a effaçons que l’analysant place en lui et dont l’analyste n’a pas à être dupe, de mon point de vue, il s’agit aussi d’un saut épique !
Cet ouvrage amène des questions essentielles dont les analystes n’ont pas fini de débattre !

Robert Samacher


Benslama F., « Le saut épique », Ecole lacanienne de psychanalyse, Paris, 3 février 2018, Inédit.

Lacan J., 1968, « L’acte psychanalytique » Le Séminaire XV, 13 mars 1968. Inédit.

Ibid., séance du 17 janvier 1968.

Lacan J., 1968, « L’acte psychanalytique, Le Séminaire XV, séance du 17 janvier 1968.

Kris E., 1951, « Egopsychology and interpretation in Psychoanalytic Therapy », in  The Psychoanalytic Quarterly, XX, 1, janv. 1951, p. 15-30.

Lacan J., 1975, Lettres de l’Ecole freudienne,  n° 15, 1975.

 

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