Passeur de livre

Jacques Nassif
Pour Bataille
Éditions des crépuscules, Paris 2019

Christian Fierens

Psychanalyste.

Bataille.
Pour une nouvelle passe

Comment devenir analyste ? En devenant analysant.
Le mot d’ordre d’un « retour à Freud », lancé par Lacan au début de son enseignement, n’a pas d’autre visée que celle d’un retour à l’expérience de la pratique instaurée par Freud en tant qu’elle implique avant tout l’analysant.
Comment un analysant est-il devenu analyste ? La passe est supposée en rendre compte et en donner témoignage.
Comment l’analysant devient-il encore toujours analysant ? C’est une nouvelle passe, une passe renouvelante qui s’impose toujours à nouveau. Une passe qui ne vise pas à rendre compte ou à porter témoignage, mais à inventer à nouveaux frais, dans la surprise. À recommencer encore et encore.

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Le nouveau livre de Jacques Nassif apparaît comme un plaidoyer pour Bataille. 
Mais pourquoi plaider pour Bataille ? Parce qu’il disparaîtrait quelque peu derrière la prospérité de Lacan et qu’il faudrait prendre meilleure mesure de l’« alliance objective entre ces deux géants du siècle passé » ? Parce que le personnage de Bataille serait fourré par des classificateurs psy dans la case des psychotiques ou dans celle des pervers et qu’il faudrait lui rendre sa dignité d’écrivain et plus généralement de parlêtre ? Tout cela est vrai sans doute. Mais le livre « Pour Bataille » est d’abord une bataille pour ouvrir une tout autre voie. Une « troisième voie » pour la psychanalyse — après et à côté de la voie freudienne et de la voie lacanienne — voie indispensable dès le départ si nous voulons rester fidèle tant à Lacan qu’au retour à l’expérience inaugurée par Freud.
On ne devient analysant (puis parfois analyste) qu’en refusant toute épigonie pour s’engager plutôt dans « l’expérience intérieure », inhérente à la parole. Bataille s’y est lancé à corps perdu, à fonds perdu, sans regarder à la dépense. Il avait fait une analyse avec le Docteur Borel, mais pas que : ce sont surtout ses écrits qui témoignent d’une véritable pratique d’analysant.
On connaît depuis longtemps l’érudition de Jacques Nassif. On sait qu’il fut l’élève de Derrida, d’Althusser et de Lacan (une intervention en 1968 dans le séminaire L’acte psychanalytique et une autre en 1969 dans le séminaire D’un Autre à l’autre). Mais surtout, le lecteur a pu expérimenter comment il élève chacune de ses nombreuses lectures pour en faire une parole qui change et interpelle. Lire Nassif, ce n’est jamais sans être invité à en tirer les « conséquences pour la psychanalyse » (Le Bon Mariage, 1992). Ce n’est pas pour appliquer les concepts d’une boîte à outils soi-disant psychanalytique à l’œuvre littéraire ; au contraire, c’est toujours pour impliquer le lecteur non seulement dans sa lecture, mais dans son propre devenir déjà d’analysant, et ainsi le ramener « de la psychanalyse appliquée à la psychanalyse impliquée » (L’écrit, la voix, 2004). Ce n’est jamais pour automatiser la psychanalyse, mais toujours pour transformer toute automatisation dans la parole : « par les marionnettes parler » (Le livre des poupées qui parlent, 2012).

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1. Le dernier livre de Jacques Nassif (Pour Bataille, 2019) cite principalement le tome II des Œuvres Complètes de Bataille — et d’abord L’Œil pinéal, qui vaut déjà comme l’ouverture des « grands thèmes de la pensée de Bataille (la dépense improductive, l’acéphale, le sujet évanescent, etc.) » (p. 66) ; avec Nassif, on y trouvera l’affirmation d’une « castration retrouvée » (chapitre I, p. 59) en même temps que la transmission du « S de grand A barré de Lacan » (p. 69). Mais plus importante et plus fondamentale qu’une série de filiations de concepts (Bataille vient toujours avant Lacan), c’est le style de Bataille qui compte : « l’érotisme, cette “affirmation de la vie jusque dans la mort” » (p. 70). Ce dont le psychanalyste ou mieux l’analysant — véritablement lacanien — prendra la mesure pour donner sa vraie valeur à la « jouissance » (terme lacanien que Bataille n’emploie pas).
« Le style c’est l’homme ». On sait la suite : « ... l’homme à qui l’on s’adresse ». Pourvu que l’analysant soit bien celui à qui s’adresse le style de Bataille en même temps que le livre de Nassif.
Que va penser l’analysant ? Le chapitre II (« la valeur d’usage de Sade trouve avec Freud, selon Bataille, sa valeur d’échange ») et le chapitre III (« Sade est notre Roi ») développent apparemment tous deux la « thèse » selon laquelle Sade anticipe Freud, si nous suivons l’enseignement de la lecture de Bataille par Nassif. L’ennui, c’est que cette supposée « thèse » est précisément posée comme une « sottise », et ce, dès les premières lignes de Kant avec Sade : « que l’œuvre de Sade anticipe Freud (...) est une sottise, qui se redit dans les lettres, de quoi la faute, comme toujours, revient aux spécialistes » (Lacan, Écrits, p. 763). Malheur et damnation ! Et l’épigone d’accuser « les spécialistes », Blanchot (qui était visé par Lacan) et maintenant, Bataille et Nassif !
Plutôt que de suivre et d’opposer des thèses de « spécialistes », celui qui veut être analysant s’y trouvera mieux dans le mouvement du chapitre II et du chapitre III (et corrélativement dans le mouvement même de Kant avec Sade)et de s’y laisser surprendre.
2. L’usage qui est fait de Sade pour illustrer simplement une fantasmatique supposée caractéristique des pulsions et un « catalogue des perversions » est de fait sans aucun intérêt pour la psychanalyse (c’est en ce sens une sottise de dire qu’un tel usage anticipe Freud). Par contre, si nous prenons acte de l’échange en jeu dans toutes les activités humaines, alors nous devons suivre Bataille qui y retrouve toujours l’excrétion et l’appropriation. Excrétion de merdes, de morves, de pleurs, de rires, de spermes et d’humeurs qui passent à l’hétérogène : corps devenant étranger. Le devenant Autre. C’est Sade qui a mis en scènes érotiques une efflorescence de fantasmes, d’excrétions passant à l’hétérogène. Mais l’érotisme implique aussi la réappropriation de l’Autre pour tenter de le rendre homogène. L’érotisme ! Nous dirions la jouissance, dont il faudra mesurer le principe. Car c’est lui, c’est elle qui est bien à la base et au fondement du fonctionnement de l’inconscient et de la psychanalyse. « Il est évident qu’une séance chez le psychanalyste est un moment qui favorise l’excrétion brutale et sans réserve de toutes les idées incidentes, afin qu’elles soient converties en paroles proférées à voix haute. Mais une telle séance de mise à nu des vérités les plus crues ne remplira nullement sa fonction si elle n’est pas suivie d’une réappropriation de ce qui a été dit, au travers de ce que le psychanalyste est amené à entendre, s’il ne s’est pas absenté de sa fonction qui consiste très précisément à faire en sorte, suivant l’apophtegme lacanien, que le dire ne reste plus “oublié” dans le dit par l’analysant, étant donné ce que l’analyste a entendu et peut lui resservir » (p. 89).
3. La part maudite « est chez les hommes ce virage les faisant passer de la production de biens qu’ils pensent pouvoir garder et s’approprier, à leur nécessaire excrétion sous la forme d’une dépense improductive » (p. 102), le passage de la production homogène à l’hétérogène. Le travail de l’inconscient passe toujours à l’hétérogène : il ne sert à rien, il n’est pas utile. Comme le disait Freud, il « ne pense, ne calcule, ne juge absolument pas, mais se borne à ceci : donner une autre forme » (L’interprétation du rêve, OC IV, p. 558). Et, si c’est la production utile qui fait l’homogénéité d’une société, on comprendra que le travail de l’inconscient et la psychanalyse avec lui — pour être essentiellement hétérogènes ­— restent fondamentalement en marge de la société et de ses productions. Les individus s’homogénéisent dans la gestion des productions utiles par l’État. Mais leur hétérogénéité fondamentale n’est pourtant pas disparue. Où est-elle passée ? « Ils abandonnent leur hétérogénéité primitive pour la conférer à un Souverain dont ils font un Roi » (p. 105). Où retrouver ce Roi et cette trace de l’hétérogénéité ? Concrètement, la psychanalyse propose de la retrouver dans l’exercice de l’excrétion sans limites, dans le « tout dire ». C’est bien là que Sade est notre Roi. Il « a ouvert cette voie à Freud, parvenant à exhumer, dans l’exacerbation d’un tout écrire, ce qu’il y a de plus impérieux dans le devoir exprimer du désir, comme s’il fallait en rétablir la souveraineté, afin que l’on comprenne un siècle plus tard, avec Freud, qu’il importait même de tout dire, afin d’exhumer ce désir que des tombereaux de prêchi-prêcha moralisateurs avaient tenté de bâillonner » (p. 110).
4. « Le Roi est mort, vive le Roi! » (Chapitre IV, « Du fascisme à l’abjection »). Vive le Roi, à qui est confiée la soutenance de l’hétérogénéité, la puissance du radicalement Autre, la présence de l’inconscient et la possibilité même de la pratique psychanalytique. Avec le fascisme, le Roi est mort — point barre. L’intégration et la disparition de l’hétérogène (représentée par le Roi) dans un fonctionnement purement homogène (représenté par l’État) « est ce qui spécifie le fascisme et l’oppose à la forme ancienne qui prédominait à l’époque de la royauté où le renforcement du pouvoir d’un Roi n’allait jamais sans la référence appuyée à son inspiration divine et à la référence à un Dehors absolu » (p. 123). « D’où l’importance pour la pratique analytique elle-même d’avoir une idée claire de ce qu’est au départ le fascisme » (p. 122), autrement dit des puissances qui tentent d’avaler, de ravaler et d’annihiler la dimension de l’hétérogène et de l’inconscient. À l’encontre du fascisme, la pratique psychanalytique soutient ainsi la fonction du Roi. Jacques Nassif rapporte la triade freudienne du Moi, du Ça et du Surmoi à la triade respective du Roi, du Peuple et de l’État. À l’encontre du fascisme, la pratique psychanalytique soutient fondamentalement la fonction vivante du Roi, la fonction vivante du Moi, « entité mixte travaillant pour l’homogénéité du corps social » certes, mais qui « est elle-même d’essence hétérogène » (p. 119). Tout ceci suppose bien entendu de prendre le Moi pour autre chose qu’une simple coque imaginaire (comme il se fait habituellement) et de réhabiliter le narcissisme dans son vrai fonctionnement ouvert essentiellement sur l’hétérogène.
5. L’analyse structurelle du Roi, du Peuple et de l’État — autrement dit, du Moi, du Ça et du Surmoi — suppose « de changer la vie de tous, en introduisant une rupture dans le cadre de ce qui maintient les collectivités humaines dans une terrible passivité face aux agressions qu’elles ne cessent d’endurer » (p. 140). Les collectivités humaines sont largement structurées comme les groupes, les « masses » (dont l’Église et l’Armée, comme l’explicitait déjà clairement Freud dans Psychologie des Masses et Analyse du Moi, que Bataille avait lu attentivement dès la première heure). Dans l’identification à l’intérieur d’un groupe, l’individu identifie son Moi à la figure d’un Idéal du Moi, rendu inerte par la perte de l’hétérogène (le Roi est mort). Il se plie à la structure du groupe et perd la dimension de l’Autre, l’hétérogène qui l’animait essentiellement. C’est bien ce qui se passe avec le Christ « démasqué par Rimbaud comme cet “éternel voleur des énergies” » (p. 152). L’identification chrétienne vole les énergies de deux côtés : d’une part, le Christ, comme « serviteur souffrant » sert « à détourner l’énergie “mauvaise” de ceux qui auraient pu ou voulu réagir à toutes les agressions qu’ils subissaient par de l’agression » (p. 153) ; d’autre part en se présentant comme Dieu et comme le Roi, il réussit aussi à « capter toute l’énergie “positive” » inhérente à l’hétérogène. Il faut « renoncer au renoncement chrétien » (c’est le titre du chapitre V).
6. Le chapitre VI (le dernier chapitre du livre) pose la question : « qu’est-ce que devenir Acéphale » (p. 161). Acéphale, tel est le nom de cette revue fondée par Bataille et qui supposait un homme essentiellement sans tête. Elle n’allait pas sans une société secrète des amis de Bataille (censée se réunir à l’endroit où Sade voulait être enterré anonymement). Plus fondamentalement devenir Acéphale « devait culminer dans la pratique collective du sacrifice d’une victime humaine, mais qui était suivie du sacrifice concomitant du bourreau, comme si tous les rituels restés secrets de cette cérémonie visaient à dénoncer l’existence du Surmoi » (p. 177). La tête, c’est le Surmoi et il faut couper la tête, le Surmoi. Mais qu’est-ce que le Surmoi ? Nassif répond que le Surmoi « s’installe très précisément quand on se trouve amené à constater que celui qui juge et celui qui se sent coupable sont un seul et même sujet » (p. 174). Pour expliciter « l’Acéphale » de Bataille, Nassif propose une théorie psychanalytique du Surmoi, fort intéressante et bien loin notamment de la conception courante qui assimile le Surmoi « à une sorte de policier incorporé ». Mais la théorie proposée ici par Nassif n’est reste pas moins partielle et partiale, car le Surmoi y est essentiellement vu comme une puissance négative, « résultante des malentendus » (p. 172) : c’est en fonction de cette théorie négative qu’il faudrait couper le Surmoi, en tant que source d’aplatissement et de réduction à l’homogène (ou encore couper la tête : « acéphale »). À l’opposé de cette instance qui tenterait d’éliminer l’hétérogène, Jacques Nassif avait pourtant bien noté auparavant « le caractère réputé inconscient de l’action du surmoi » qui ne fait que « reprendre cette caractérisation par Bataille de l’hétérogène » (p. 126). (À partir de quoi pourrait s’ouvrir une conception positive du Surmoi).
Bref, nous sommes nécessairement pris dans une dialectique et « l’existence de la possibilité d’une telle transformation en son contraire atteste de l’existence d’une zone d’ambiguïté où l’homogène et l’hétérogène se chevauchent » (p. 127).

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L’analysant Bataille fait passer le Freud de l’expérience analytique. Bataille le passeur (le passeur de Freud auprès de Lacan), mais pas le passant (Bataille n’a jamais prétendu être psychanalyste). Freud le passant : il s’est acquis une nouvelle relance de la fonction de l’analyste avec sa réception par Lacan (où Lacan joue le rôle de Freud passant, plus que celui de jury).
Mais Jacques Nassif dans tout cela ? Et le lecteur ? En tout cas, l’un et l’autre passeurs. Pas moyen de lire convenablement le livre sans se trouver impliqué dans la psychanalyse. C’est le grand service que Nassif rend au lecteur.
Le lecteur sera-t-il passant de cette nouvelle passe ? Un nouveau psychanalyste ?
La chose reste en suspens. Elle n’a pas tant d’importance. Car il s’agit bien d’inventer la psychanalyse à partir de l’hétérogène, de l’inconscient et en se privant de la tête qui contrôle tout. C’est là s’inscrire en marge de Freud et de Lacan, pour ouvrir une troisième voie, qui n’est pas d’abord représentée par un maître (comme Freud et Lacan), mais par le travail de l’inconscient. Le lecteur ne sera pas jury, mais passeur. Et, si cela arrive, passant.
Lisez le livre. Des surprises vous attendent. Des surprises comme l’analyse devrait toujours le promettre.

Christian Fierens

 

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