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Markos Zafiropoulos
Les Mythologiques de Lacan
La prison de verre du fantasme : Œdipe-Roi, Le diable amoureux, Hamlet
Coll. Poche – Psychanalyse, Editions érès, 2017

Jean-Jacques Chapoutot,
Psychanalyste, psychodramatiste au Centre du Parc de Saint-Cloud, et adherent à Espace analytique.

 

 

Markos Zafiropoulos rend compte ici d’une nouvelle étape de sa lecture de l’œuvre de Jacques Lacan, celle de la période 1958-1963, dans laquelle il identifie un Lacan « mythologue », c’est-à-dire lecteur, voire créateur, de mythes, à l’instar de Freud mais sous transfert à Levi-Strauss. Un troisième Lacan donc. Le premier est celui de la période durkheimienne (1936-1953), étudié dans Lacan et les Sciences Sociales (2001), qui considère que l’Œdipe est dépendant des conditions sociales, formulant une théorie sociologique du père. Le deuxième est celui du retour à Freud, étudié dans Lacan et Lévi-Strauss : 1951-1957 (2003), dans lequel c’est la fonction symbolique du père qui est déterminante, à partir de la théorie du père mort de Freud, débouchant sur l’invention du Nom du Père. Si le titre de la série annoncée, Les Mythologiques, renvoie explicitement au titre de celle de Levi-Strauss, inaugurée avec Le Cru et le Cuit (1964),  le sous-titre de l’ouvrage désigne les trois premiers récits que Lacan, dans cette période, revisite dans une optique résolument structuraliste : le mythe d’Œdipe, retravaillé dans le Séminaire V, Les formations de l’inconscient (1957-1958), Le Diable Amoureux (Cazotte) et enfin Hamlet, qui servent de support au Séminaire VI, Le Désir et son interprétation (1958-1959). Les Mythologiques de Lacan se poursuivront donc, et le prochain ouvrage sera notamment consacré à la lecture de l’Antigone de Sophocle dans le séminaire VII, L’Éthique de la psychanalyse (1959-1960).

Pour Zafiropoulos, ce Lacan structuraliste cherche obstinément « la même chose » que Levi-Strauss, c’est-à-dire « à élucider le passage de la nature à la culture », et ce faisant est en train de produire « une liste impressionnante d’opérateurs théoriques réunissant en particulier :

  • la révolution du phallus et ses enjeux ;
  • la théorie du fantasme ;
  • la théorie du nouvel Œdipe ;
  • la théorie de la sublimation et de l’éthique de la psychanalyse. »

Dans le premier chapitre, il s’agit d’étudier comment Lacan passe de la théorie du père comme fonction symbolique à celle du père comme métaphore. Par la métaphore paternelle, le père symbolique n’est plus seulement le père mort, le signifiant d’exception permettant à la pensée symbolique de s’exercer, le Nom du Père, il devient un signifiant substitué à celui de la mère, signifiant premier dans la symbolisation, ouvrant à la signification du phallus. Au terme de ce que Zafiropoulos qualifie, avec une certaine emphase, de révolution lacanienne, la question de l’Œdipe n’est plus celle du désir de l’enfant pour la mère contrarié par l’interdit du père, mais celle de l’énigme pour l’enfant de l’objet du désir de la mère, le phallus, qu’il tente d’incarner ou, au contraire, auquel il tente de se soustraire (dans la phobie).

Dans le chapitre deux, Zafiropoulos propose une lecture du Séminaire VI comme consacré à la théorie du fantasme, défense élaborée en réponse au surmoi maternel préoedipien. A travers la lecture du petit texte de Cazotte, dont a été tiré le fameux Che Vuoi ?, Zafiropoulos suit pas à pas le raisonnement de Lacan pour mettre en lumière comment le sujet, formulant sa réponse imaginaire à la question qu’il a lui-même posée quant au désir de l’Autre, s’engouffre dans une aliénation narcissique, solution contre l’angoisse avec « son prix à payer pour avoir cédé sur son désir ». Dans cette bascule du désir chez l’autre du fantasme, l’auteur montre ce qui distingue le paradigme lacanien du fantasme (comme défense contre le supposé désir de la mère), de celui qui domine chez Freud, c’est-à-dire le fantasme « un enfant est battu », exprimant le désir pour le père. Ici encore, Zafiropoulos établit une confrontation entre Freud et Lacan pour en montrer tant la filiation que l’écart, voire le retournement.

Le troisième chapitre poursuit la lecture de la logique du fantasme. Pour Lacan, le sujet doit choisir entre être le phallus ou l’avoir. C’est Hamlet qui incarne le mieux les affres de cette dialectique, ce qui l’érige au statut de « figure emblématique de l’homme moderne » (Lacan, Séminaire VIII), au-delà de ce que Freud avait vu en ce personnage de Shakespeare, à savoir un nouvel Œdipe. Lacan entreprend l’analyse comparative des deux tragédies, Œdipe-Roi et Hamlet, se montrant ainsi fidèle structuraliste, selon Zafiropoulos qui voit là encore confirmée sa thèse. De cette analyse, il ressort que non seulement Hamlet a affaire au désir de sa mère, et pas à son désir pour elle, mais se trouve empêché quant à son désir de vengeance tant par l’idéalisation de la mère que par le caractère contradictoire de l’injonction du roi mort. Ce dernier en effet l’adjure de ne plus tolérer le règne de la luxure dont il a été la victime et qui perdure, mais sans rien tenter contre la reine. Le fils a reçu du père en héritage son impuissance narcissique, père enfermé dans son fantasme qui l’aveugle sur le style de désir de la reine (la génitalité) et lui fait supposer d’en être aimé malgré la trahison. Le père est en défaut « non seulement via ses propres fautes mais surtout via cette prison de verre dans laquelle il s’est mis au service de la Dame », ne voulant pas renoncer à son phallus, s’offrant ainsi comme victime à son frère. Hamlet reçoit ce fantasme en héritage, qui le constitue dans sa propre prison, dont il ne sortira qu’avec la blessure au combat et la perte d’Ophélie qui incarne pour lui le phallus.

Ce qui caractérise l’homme moderne, via Hamlet, ce sont les retards à l’acte, motivés par ce qui le sépare de son désir, à savoir le maintien de la présence du phallus qu’il incarne (« le sien … comme celui de sa mère »), et dont il ne peut faire le deuil.

Hamlet n’est donc pas Œdipe, « puisqu’il doit, pour agir, se débarrasser de l’image de la mère phallique qu’il incarne ». Dans sa lecture, Zafiropoulos détaille soigneusement ce qui, de Freud à Lacan, change d’un mythe à l’autre, ce qui les différencie, traduisant le passage du « Autre des Anciens » au « Autre des Modernes », auquel il manque un signifiant, celui qui représente le phallus pour le sujet.

On trouve dans ce travail une lecture comparative de l’interprétation de ces mythes par Freud et de Lacan, menée selon une approche méthodique d’une grande efficacité. La réinterprétation par Lacan soutient une évolution radicale des thèses sur le phallus et le fantasme, laissant entrevoir ce que cela révèle de l’évolution de la place du sujet dans la civilisation.

C’est ce que montre Zafiropoulos, tout à son désir de construire, pierre par pierre, son « archéologie de l’œuvre de Lacan », désir orienté par sa proximité avec l’anthropologie. Il ne pouvait mieux faire à cet égard que mettre en exergue de son ouvrage la citation suivante :

Je soutiens, et je soutiendrai sans ambiguïté, et je pense être dans la ligne de FREUD en le faisant, que les créations poétiques engendrent plus qu’elles ne reflètent les créations psychologiques. (Lacan, 4 mars 1959, Le Désir et son Interprétation).

Nous attendons avec impatience le prochain épisode des Mythologiques de Lacan, consacré à la lecture d’Antigone dans le Séminaire L’Ethique de la psychanalyse.

Jean-Jacques Chapoutot

 

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