Passeur de livre

Sous la direction d’Olivier Douville
Guerres et traumas
Editions Dunod, Collection Inconscient et culture, 2016

Patrick Martin-Mattera
Psychanalyste; Doyen de la Faculté SHS (Sciences sociales et humaines).
Responsable du Service Pôle de recherche de l’UCO.

Ce livre, dirigé par Olivier Douville, traite des conséquences psychologiques des guerres et conflits modernes et de la manière dont, à partir de la première guerre mondiale, les psychopathologues et les psychanalystes se sont préoccupés des soins à y apporter et des processus mis en jeu par de telles situations. L’ouvrage se présente sous la forme de chapitres articulés et cohérents, qui abordent à la fois les aspects historiques et l’actualité brûlante de ces questions. Sa lecture est passionnante malgré la thématique extrêmement violente qui y est développée car l’orientation des auteurs ne laisse jamais sans espoir. Soutenues par la psychanalyse et les possibilités de changement de position subjective que celle-ci met en jeu, se dessinent peu à peu, dans la nuit et le brouillard des guerres modernes, des voies de sortie qui, même si elles sont incertaines, demeurent des ouvertures sur une humanité qui ne se soumet pas à la fatalité. 
Olivier Douville ouvre le livre par un chapitre intitulé « Médecins et psychanalystes sous la première guerre mondiale » dans lequel il expose les éléments majeurs de l’appréhension psychiatrique et psychanalytique des effets physico-psychiques de la guerre sur le sujet avant de traiter de la question du trauma et des controverses concernant la nature du « soin psychique » à prodiguer. Il expose ensuite avec pertinence les points de vue et hypothèses de psychanalystes connus et moins connus : bien sûr Freud, Abraham, Jones, Tausk, Ferenczi, mais également Williams Halse Rivers et Ernst Simmel. Le premier développa l’idée d’une « suppression » ou abolition du souvenir non équivalente au refoulement et soutient l’hypothèse du trauma comme construction psychique cernant un impossible à dire. Le second définit le traumatisme comme une défense du sujet contre la désintégration physique et psychique tendant en cela à unifier les processus psychotique et traumatique. S’appuyant sur ces hypothèses, Olivier Douville défend l’idée que « l’élaboration de la notion de névrose de guerre emporte avec elle des repères pour des conceptualisations psychanalytiques ultérieures de la psychose » (p.7).
Laurent Melchior Martinez traite du « dispositif de soutien médico-psychologique au profit d’une unité des forces spéciales : les commandos marine ». Il s’agit d’une présentation informée et précise des actions psychologiques effectuées par les psychologues de la Marine nationale lors du recrutement ou autour des missions militaires durant lesquelles les soldats se trouvent confrontés singulièrement à la mort, au réel brut traumatique. Ce qui fait trauma, c’est l’image visuelle, acoustique, olfactive…, image dont il faut préserver le sujet dans une action préventive complexe. L’auteur décrit les procédures mises en œuvre en les appuyant sur une théorisation psychanalytique ouverte et intelligente qui, articulée avec les données issues de la psychiatrie militaire, trouve ici à se concrétiser de façon très éclairante et convaincante.
Sandrine Behaghel développe les caractéristiques du travail clinique auprès de patients dont la souffrance est issue de la guerre dans un chapitre intitulé « Des cliniciens, des guerres, des collectifs ; jusqu’au dévoiement des soins ? ». L’auteure commence par faire l’historique des soins « de guerre » tout d’abord axés sur le retour au combat de soldats traumatisés et établit un lien entre les techniques de débriefing utilisées en milieu militaire et celles utilisées en milieu de travail (pompiers, policiers, etc.). Les techniques utilisées visent souvent la maîtrise idéo-émotionnelle et le rétablissement de la force de travail des personnes traitées au profit du collectif. Il est donc important de défendre aussi une approche différente, plus respectueuse des intérêts du sujet lui-même et de sa singularité, portée par des méthodes centrées autour du sujet et des concepts issus de la psychanalyse. Puis l’auteure établit un intéressant parallèle entre les situations de guerre effective et celles de la « guerre du chiffre » qui se déroule au sein des établissements de soins en prenant l’exemple des unités de soins palliatifs. Cette guerre au sens figuré pouvant aller jusqu’à un dévoiement des soins au titre d’une politique d’efficacité démontrable et de réduction des coûts.
Olivier Douville présente dans un quatrième chapitre l’« actualité de Franz Fanon » qui se saisit à travers la question « comment la pratique clinique peut-elle recevoir un éclairage de patients dont l’histoire, la leur ou celle de leurs ascendants, est marquée par des violences massives de mise à la casse de leur humanité brisant les fils des générations qui la constituent ? » (p.92). L’œuvre de Fanon porte sur les incidences psychiques de l’aliénation coloniale. Actif et engagé dans la lutte politique et dans la pratique sociale-clinique en Algérie, Franz Fanon avait auparavant participé à la mise en place à Saint-Alban de ce qui s’imposera comme Psychothérapie institutionnelle. Sa posture combine trois modalités d’engagement : Fanon est politique, clinicien et écrivain. Les cliniciens d’aujourd’hui sont confrontés aux conséquences de ce dont traitait Fanon : par exemple, les problématiques des banlieues, de l’immigration, des exilés et de leurs descendants nulle part chez eux. Nouage entre phénoménologie, psychanalyse et psychiatrie, l’œuvre de Fanon permet aujourd’hui d’admettre le poids de l’histoire et de la politique sur la subjectivité et de soutenir dans les situations que cela engendre la singularité de la parole et l’engagement transférentiel du clinicien.
Henri Cohen-Solal traite d’« une adolescence entre l’insouciance et la gravité. Vivre ou mourir ensemble », riche chapitre dans lequel il présente l’expérience du « Village de la tolérance »  (Beit Jalla, Cisjordanie, 2000-2008). Dans ce village, l’été pendant une semaine une maison accueillait une quarantaine de jeunes israéliens, palestiniens, français et européens et constituait un espace chaleureux (Beit Ham) où il était interdit d’exclure, véritable médiation interculturelle de fait : on se rencontrait grâce au théâtre, à la musique, aux arts plastiques. À la fin du séjour un spectacle de théâtre était donné. Comment perpétuer aujourd’hui ce climat de reconnaissance à la fois grave et insouciant ? L’auteur développe son argumentation autour de la prise en compte et du « traitement » de la pulsion de mort et de destruction. Pour ce faire il s’appuie d’abord sur le texte de Freud (1915) « Considérations sur la guerre et la mort » et sur la métapsychologie avant de rappeler les trois génocides des Arméniens, des Juifs et des Tutsi. 1915-2015, c’est aussi 100 ans de guerre au Proche-Orient. Puis l’auteur aborde la question des adolescents « djihadistes » émigrés en Syrie avant de s’interroger sur la médiation culturelle comme traitement de la pulsion meurtrière et de conclure sur l’idée-clé que la pulsion est réversible (danger et espoir à la fois).
Tania Roelens propose quant à elle une « Approche de la clinique dans le conflit social armé en Colombie ». L’auteure, a travaillé 20 ans en Colombie. Elle présente tout d’abord une guerre extrêmement meurtrière qui génère une violence sociale dévastatrice. Son expérience et son analyse sont ici précieuses pour saisir la complexité de cette situation et ses incidences sur la subjectivité. Puis elle ouvre son texte sur des éléments issus de la clinique où la définition de l’ennemi reste très floue, où les limites entre bourreaux et victimes se dissolvent, où la justification de l’action meurtrière est multiple. La honte, la culpabilité, l’angoisse, le « troumatisme », le deuil habitent le plus souvent cette clinique. L’auteure fait ainsi état de ses actions cliniques comme la mise en place d’un lieu d’accueil « Cachivache » fondé sur un contrat de parole et des activités créatrices. Elle expose ensuite des situations liées à la  violence intrafamiliale et à ses incidences avant de présenter la position de la psychanalyse dans ce contexte où symbolique, imaginaire et réel se collapsent dans une interrogation clinico-sociale permanente.
Fort de son expérience liée au Samu social international en Afrique de l’Ouest et au Congo, Olivier Douville présente une recherche de 10 années portant sur les « Enfants et adolescents sous la guerre. Figures modernes du meurtrier et du sorcier ». Il s’agit d’un travail d’anthropologie clinique auprès d’enfants et d’adolescents en errance ayant pour beaucoup connu activement des situations de guerre dans lesquels ils se trouvaient impliqués, parfois comme « enfants-soldats » et parfois comme victimes diverses de ces contextes. Douville développe de façon critique la notion d’ethnie qui vient recouvrir ici une faille gravissime de l’identité. Et il souligne l’importance de la notion de vengeance qui débute avec le non-accueil du sujet, déjà dans sa propre famille, et qui aboutit dans les milices ou les bordels : venger ses ancêtres, se venger d’avoir été si mal accueilli…mais jamais venger ses propres compagnons tombés au combat. Défaut d’identification. Trois traits reviennent : la vengeance, l’indifférence à la mort d’un proche, l’acharnement contre le corps d’autrui. Auxquels il faut ajouter le vécu d’indestructibilité renforcé par la prise de drogue. Jusqu’à ce que parfois, à la faveur de la parole, l’angoisse ressurgisse que le rituel funéraire peut alors venir apaiser. Ce chapitre se clôt sur la thématique des anciens enfants-soldats considérés comme des enfants-sorciers. Mais la sorcellerie a été modernisée, déboussolée par la mondialisation, revendiquée par les « accusés » eux-mêmes, elle cohabite paradoxalement avec la tradition des ancêtres. C’est alors que se pose la question d’accueillir l’enfant dit « sorcier ».
Le huitième et dernier chapitre, écrit par Nédra Ben Smaïl, s’intitule « Révolution, djihadisme et adolescence en Tunisie ». En ce temps où les révolutions arabes se sont effondrées, seule la Tunisie est parvenue à se réinventer. Après avoir décrit les effets sur le sujet du totalitarisme, l’auteure indique qu’en Tunisie, la révolution confronte les adolescents à leur singularité et au danger du désir en même temps qu’elle fait apparaître le poids honteux de la soumission à la dictature subie par leurs parents. Cet état de fait instaure un rapport à soi-même novateur et créatif, renarcissisant, mais peut aussi à l’inverse engendrer des effets maniaques ou paranoïaques qui en appellent à une simplification surmoïque telle que la permet l’islam radical. Les jeunes tunisiens partis faire le djihad situent leur action dans le droit fil de la reconquête narcissique et de la revendication de justice soutenues par les révolutions. Après la présentation de deux intéressants cas cliniques, l’auteure rend compte des processus conduisant à l’engagement d’adolescents en perte de repères et analyse les éléments mis en jeu par l’islam radical : le contrôle de la jouissance féminine protège de la rencontre avec l’autre sexe. De ce fait, il n’y a que du rapport sexuel. Dans ce contexte, en s’appuyant toujours sur une clinique fine, l’auteure développe ensuite les difficultés rencontrées par les adolescents en Tunisie et aussi les espoirs que ces changements laissent percevoir.
Comme on le voit, ce livre aborde les aspects essentiels des guerres modernes et des traumas qu’elles engendrent, avec en toile de fond les éléments de notre histoire qui contribuent à en éclairer la survenue. L’orientation psychanalytique des auteurs privilégie l’approche du changement psychique possible dans ces situations où l’acte prime sur le reste, ces situations où se confrontent prise en compte de la singularité et déchaînement au nom du collectif.

Patrick Martin-Mattera

 

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