Passeur de livre

Anne-Marie Picard
"LIRE DELIRE. Psychanalyse de la Lecture"
Editions érès, 2010. 180p

Marc Léopold Lévy, Psychanalyste, Directeur de l'École de psychanalyse laïque, membre du Cercle Freudien et de l’Association Psychanalyse et Médecine.
Auteur de « Critique de la jouissance comme une. Leçon de psychanalyse », Paris, Érès en 2003. Parmi ses derniers articles parus : « Des petites coupures ou de la demande de paiement comme acte », Che Vuoi ?, revue de psychanalyse, (numéro thématique: « De l'argent »), N° 24, Paris, l'Harmattan, 2005 ; « Maman tisse et papa coupe », Colloque du Cercle freudien (La langue, comment ça va ?), Éditions Elema, 2007 ; « Jusqu'à l'os ou les troubles de l'oralité et la loi » (sur l'anorexie), La Clinique Lacanienne, revue internationale de psychanalyse, N° 12, Paris, Érès, 2007 ; « L'après-trou ou les états de la jouissance », Che Vuoi ?, revue de psychanalyse N° 29, Paris, l'Harmattan, 2008 ; « Le Ludopathe, le pédophile et l'enfant merveilleux », La Clinique Lacanienne, revue internationale de psychanalyse, (Numéro thématique: «Des Perversions »), N° 16, Paris, Erès, 2010.

De L’illettrisme à la littérature

Le livre d’Anne-Marie Picard, LIRE DELIRE. Psychanalyse de la Lecture, ce dont il traite effectivement, devrait de plus avoir comme sous-titre De l’illettrisme à la littérature. L’auteur qui, à l’Université américaine de Paris, enseigne la littérature avec un éclairage analytique sur les textes et non sur les auteurs, prend les textes littéraires à la lettre comme on le pratique pour un rêve dans l’analyse. Elle a également une expérience dans la remédiation de l’illettrisme à l’hôpital Sainte-Anne de Paris. De ces deux expériences est né ce livre qui devrait intéresser au plus haut point les psychanalystes, aussi bien parce qu’il concerne l’illettrisme comme pathologie que le rapport de tout un chacun à la lecture. Qui n’a pas connu, en effet, le fait de s’endormir sur un livre un peu théorique, non pas par manque d’intérêt mais plutôt comme échappatoire ?

A l’aide d’exemples pris dans la littérature (Sartre d’abord, Blanchot, Proust, Sarraute, etc.…) ou dans la critique littéraire (Blanchot et Proust encore, Emile Faguet…), l’auteur montre à quelle position psychique il faut accéder pour apprendre à lire,  à la fois par rapport au savoir et au symbolique : l’enfant doit renoncer à l’idée que le savoir se situe du côté du Grand Autre, à la croyance que ce savoir peut advenir comme une piqûre-miracle, et enfin il devra abandonner le recours à la pensée magique, où le mot convoque la chose. Car même si on est capable d’apprendre à lire par la méthode globale, il faudra de toute façon accéder à la lecture analytique (appelée également structurale), c’est-à-dire au B-A BA ; ce qui demande d’avoir accès aussi bien à la métaphore qu’à la métonymie afin d’arriver à se servir efficacement de la coupure entre signifiant et signifié. Le problème est donc pour certains enfants de sortir de l’angoisse que provoque un grand Autre non barré ou mal barré.

Dans l’introduction, les exemples pris de patients de l’éditeur et traducteur de Freud, James Strachey, qui cochent chaque mot après l’avoir lu, illustrent bien l’incapacité à lâcher le signifiant, à le perdre pour accéder à la signification par une rétroaction vers le début de la phrase qui ne serait pas l’annulation rétroactive caractéristique de la névrose obsessionnelle.

D’autre part, à l’aide d’une lecture de textes d’écrivains (romans et autobiographies), Anne-Marie Picard nous montre bien quelle position de réception active il faut tenir pour se laisser prendre par le livre qu’on lit. Le tableau de Magritte en couverture, qui s’intitule La Lectrice soumise, en est la parfaite illustration. C’est comme défense à cette position de soumission que l’endormissement vient chez des lecteurs mais aussi que la critique littéraire est née. Grâce à la lecture analytique de L’Art de lire de Faguet (1913), l’auteur démontre en effet que la position critique nous sort de cette position de réception active (du côté féminin) pour faire accéder à la position masculine, position d’explicitation de la signification qui s’accomplit à l’aide du regard découpant, ce qui est le propre de la critique littéraire.

Sous son aspect universitaire, ce livre ne nous parle en fait que de clinique, clinique de l’apprentissage de la lecture, clinique de la lecture elle-même. Ce livre, à ce titre, ne peut qu’intéresser tous les analystes.

Marc Leopold Levy

 

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