Passeur de livre

Berta Roth
Je ne suis pas s'ici
Edition la tête à l’envers

Claude Spielmann, psychanalyste membre du Cercle Freudien ; exercice en institutions et en cabinet privé. Il a publié de nombreux articles dans différentes revues et livres collectifs en France et au Québec. A dirigé un n° spécial de la revue Panoramique : Cent Ans de Divan. Il a dirigé également le livre : Jacques Hassoun… de mémoire (édit. érès) et codirigé (avec Pascale Hassoun) le livre : Jacques Hassoun, Extraits d’une œuvre (L’Harmattan).

Sur la couverture du livre ne figurent que le titre et le nom de l’auteur. Il n’est qualifié ni de roman ni de récit, ni de témoignage, ni d’autobiographie, ni d’essai ou je ne sais quoi d’autre. D’un roman, il garde tout de même une sorte d’intrigue discontinue, émaillée de scènes, de souvenirs, qu’il nous appartient de construire au fur et à mesure de notre lecture. Surgissent d’ailleurs parfois chez le lecteur des questions comme : « Qu’est-t-elle en train de nous dire ? Où en sommes- nous ? Qui est qui ? Quand cela a-t-il lieu »? Comme lorsque nos souvenirs circulent à l’aveugle.
Si pourtant certains passages relèvent du récit, ils n’en ont pas la sècheresse.
Que le livre constitue un témoignage est certain mais il va au-delà.
Que l’auteure dévoile des éléments fragmentaires de sa vie, n’autorise néanmoins pas à le considérer comme purement autobiographique.
Pas plus n’est-il un pur essai puisque, s’il nous invite à pencher sur certains problèmes importants, voire à « théoriser », toute démonstration théorique est absente.
Mais peut-être est-il tout cela à la fois, et pas seulement.
Est-il alors un livre de psychanalyse ? Si l’on veut bien admettre qu’il n’y a pas une seule façon d’écrire un livre de psychanalyse, alors on peut répondre par l’affirmative. En effet, l’ouvrage de B. Roth, psychanalyste, est manifestement engagé dans la psychanalyse,  inspiré au sens fort par elle, par « l’expérience » de la psychanalyse (comme le dit Lacan). Ce n’est pas une contradiction. Je m’explique. Elle n’emploie pas le vocabulaire (ou pire le jargon) lié à ce champ, la théorie comme telle n’y est pas convoquée. Mais il est clair que nous assistons là à un procès de subjectivation (ce qui constitue le projet de toute psychanalyse), subjectivation aussi bien de ou des histoires personnelles que celle de l’Histoire. L’Histoire (et donc la chose politique) n’est pas en dehors de nous, elle nous concerne tous, nous organise et nous désorganise tout à la fois. Ce n’est ici ni un croisement ni un emmêlement des deux, mais une composition, certes non sans douleur, mais au profit de la vie précisément. L’expérience psychanalytique, est essentielle dans cette possibilité donnée au sujet de ne pas rester coincé, prisonnier d’un passé intolérable qui a valeur d’un éternel présent. Voilà ce que ce livre, écrit à la première personne du singulier-pluriel pourrait-on dire, nous donne à entendre.
Mystère de ce titre tout simple : «  Je ne suis pas d’ici ». En s’abandonnant à quelques associations libres ( ?), on aurait envie de se demander : quel ici, que veut dire ici, ici n’est- il qu’un lieu géographique ? Est-ce une provocation qui dirait « je ne suis pas de chez vous » ? Ou bien : « Mon ici est ailleurs ». Ou encore, « Je n’ai pas d’ici, nulle part ». B. Roth serait-elle donc sans origine, ou plutôt serait-elle en train d’en bricoler une puisqu’elle (nous) écrit en français ? Et ce Je qui ouvre le titre, quel est son statut ? Pourrait-on (avec quelque facilité) s’autoriser à modifier ce titre et proposer : Je n’est pas d’ici ?
Pendant la lecture me venait cette phrase : Heimatlos aber trotzdem etwas wieder zu finden. (sans patrie mais pourtant quelque chose à retrouver). Patrie avec, en allemand, la connotation de lieu intime et familier. En toute probabilité, l’une des idées fortes dont l’écriture est traversée est celle-ci : le lieu originaire ne peut pas garder sa valeur de patrie après ce qui s’y est passé, là et ailleurs. Ce qui s’est passé, le nazisme, la barbarie et le fascisme sous toutes leurs formes, là et ailleurs, interdisent qu’un lieu quelconque demeure une patrie ou alors une patrie meurtrie et meurtrissante. Les raisons sont évidentes mais il faut insister sur l’une d’entre elles dont traite B. Roth avec conviction et sensibilité et qui peut s’énoncer ainsi : la cruauté, la tyrannie dont sont victimes les sujets s’accompagne toujours de mutilations et d’assassinat dans la langue.
Heimatlos m’était venu pendant la lecture. Le mot Heimat a donné l’adjectif heimlich, c’est-à-dire secret, intime, familier. Or, qu’y a-t-il de plus intime et familier que la langue qui nous a été transmise et que nous utilisons naturellement ? Si la langue d’origine est mise à mal, il y a à coup sûr exil de ou dans la langue. Mais l’auteure ne s’arrête pas là, elle nous transmet plutôt l’idée qu’il existe une possibilité de fonder une autre Heimat dans une langue autre. Il faut sans doute en passer par une errance dans et entre les pays, dans et entre les langues, dans et entre les méandres de son psychisme. Mais c’est, à coup sûr une errance orientée. B. Roth n’a manifestement pas perdu le nord. Au bout du voyage plutôt que l’errance, Pologne, Argentine, France, elle nous offre un livre écrit en français dans un style très personnel parfaitement enviable. On peut d’ailleurs se demander si elle possède parfaitement la langue française ou si c’est la langue française, en fait choisie, qui la possède. Quoi qu’il en soit, le lecteur, arrivé au point final, pourra en déduire avec pertinence que l’exil n’est pas une fatalité, par définition incontournable. Que la blessure subsiste, nul doute. Mais, être capable d’entrer ainsi dans une nouvelle langue pour dire la blessure, montre que B. Roth, mais pourquoi pas vous et moi, n’est pas ou plus fixée à cette blessure, que la blessure a pu être l’occasion d’une avancée grâce sans doute à un pousse à vivre. Elle nous rend sensible combien le travail de et dans la langue est important.
Mais, évidemment, ce travail ne se fait pas tout seul, assis dans son fauteuil la tête dans les mains. Pas d’introspection. Il est le résultat d’une confrontation aux différents visages de la réalité, toujours particulière pour chacun, à laquelle B. Roth ne se dérobe pas. Cette réalité est ici aussi bien les pays, la barbarie, ses voyages et ceux de sa famille, les départs, les langues, etc. C’est dans cette confrontation acceptée, fût-ce de force, ainsi que dans les intervalles, les coupures, les ruptures (perceptibles dans quelques rares tournures d’écriture), que le travail se fait grâce à ce qu’il y a de plus intime chez chacun, pour peu que se maintienne un vouloir vivre. A ce sujet B. Roth ne démontre rien mais elle nous donne accès à tout un cheminement vers un possible à vivre. Pour ce faire, elle n’a donc pas choisi le raisonnement ou l’argumentation mais la voie (x) littéraire et poétique, imprégnée néanmoins de l’expérience psychanalytique ni oubliée (comment pourrait-elle l’être,) ni rejetée.
« Je ne suis pas d’ici » annonce d’emblée l’auteure. Ce n’est qu’une fois le livre achevé que ce titre s’éclairera. « Je ne suis pas d’ici » renvoie à priori à l’exil et au fait d’être de nulle part. Mais Nulle part peut pourtant se constituer comme lieu autre. Un lieu qui ne tient pas compte que de la géographie géographique, mais où la géographie intérieure est essentielle. B. Roth nous en donne l’illustration. Retourner sur ses pas, ceux de son histoire, c’est pouvoir oublier les traces du passé, c’est-à-dire les mettre en lieu sûr pour pouvoir inscrire de nouveaux pas. Ainsi l’exil peut-il perdre son caractère de malheur fatal, oublier quelque peu la nostalgie stérile et prendre sens pour le sujet, sans pour autant évidemment que la douleur des blessures puisse être abolie.
Voici quelques passages particulièrement éclairants :

«L’étrange complicité qui s’établit entre la langue et les entrailles tenaillées par ce qui les menace quand le pire survient, dans le même temps que le silence se fait sur un secret qui ne devrait pas en être un… Quelque chose a lieu qui ressemble à une coupure, et toute articulation entre le sens et les mots disparaît… les mots livrés à eux-mêmes dévoilent l’énormité d’une blessure… Cette langue s’était absentée… Faut-il admettre que la parole défaille devant l’horreur »? (p. 61, 62 63)
« De ma mère, je retiens la douce inflexion de la voix. De mon père, le bruit sourd et menaçant de ses pas. La porte de la maison qui s’ouvre quand il arrive mais aussi la porte de la maison quand il s’en va. J’entends encore la portière de sa voiture…… Est-ce que tout cela fait une langue ? Beaucoup d’évocations en manque de mots ». (p.66)
Et puis ces autres questions fondamentales qui ouvrent sur le travail dans le langage et la langue : « Est-ce la langue d’origine qui change, ou est-ce l’origine de celui qui parle? Ou bien ce sont les raisons du voyage qui changeraient la langue elle-même »? (p. 71)

Si l’on devait ramasser les problématiques abordées dans un désordre fécond, conforme au choix d’une chronologie subjective et non logique, elles seraient celles de l’exil, des langues et de l’origine, considérées sans fatalité, donc propres à donner lieu à élaborations nouvelles ayant valeur de création.
De plus, ce livre peut être lu comme un livre d’amour, entre autre par la présence dans la langue de quelqu’un dont je ne dirai que le nom : Ricardo. Certes, un amour douloureux lui aussi, mais amour que j’aurais envie de nommer amour résistant dans toutes les acceptions de ce terme : il perdure et en plus il représente la résistance à la barbarie. Cette dimension de l’amour est donnée notamment par cette trouvaille stylistique où le récit est interrompu, à intervalles irréguliers, par un petit paragraphe détaché du texte et imprimé en caractères gras. En réalité, il n’est pas interrompu mais au contraire lié par ces paragraphes écrits sans ponctuation. Cette absence de ponctuation n’est pas un artifice, elle inscrit au contraire la durée résistante où le sujet peut se repérer et trouver argument pour continuer.
A titre d’exemple, voici quelques un de ces paragraphes qui ne sont donc pas des incidentes mais dessinent le fil qui tient et qui montre le chemin:

« mais où ai-je pu mettre ce papier couvert de son écriture fine comme un dessin que j’ai trouvé lorsqu’il a fallu brûler encore du feu papiers récits je n’ai pas de photo de toi et si je t’oublie » (p 19)
« la valise grise et tous ses vêtements brulent à l’intérieur le feu me fait mal aux yeux secs ses lunettes noires qui couvraient sa cicatrice il faut que je les trouve »  (p 33)
« il est là avec sa figure d’hidalgo on l’appelait Ricardo Corazon de Léon il me regarde mais sa voix comment était le ton de sa voix quand il m’appelait Chica tout s’effondre autour de moi il me regarde mais je ne me rappelle plus le ton de sa voix » (p 36)

A dessein, je n’ai pas raconté ce livre. Toute tentative de ce genre aurait risqué de se livrer à un découpage stérile qui en aurait cassé le mouvement. Le raconter n’aurait fait que substituer le temps chronologique à la temporalité subjective, essentielle ici. Raconter pour que tout le monde comprenne, mais raconter quoi et comprendre quoi ? Pourtant, on a le sentiment d’en savoir plus lorsque l’on posé le livre. Il est donc sans doute l’un de ceux qui illustrent ce curieux phénomène : un livre nous donne la possibilité d’en savoir plus sans pouvoir dire de quel savoir il s’agit exactement. Risquons ce mot : un savoir sur la vie.

Claude Spielmann (Novembre 2013)

 

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