Passeur de livre

Claude Maillard
"Les Pommiers de Sodome"
Frénésie éditions, Paris - 2000


Raymonde Coudert
, membre du Cercle Freudien et du comité de rédaction de sa revue Ché vuoi?
Dernier article paru : « Brève note sur la métamorphose et la métaphore », Che Vuoi ?, revue de psychanalyse, (numéro thématique: « La métaphore »), n° 34, Paris, L'Harmattan, 2010.

Après La Grande Révolte, j'ai ouvert Les Pommiers de Sodome (1).
Combien les livres de Claude Maillard sont précieux ! me disais-je. Et aussitôt: tout à la fois "de prix" et "de femme".
Femme précieuse, mais qui ne se plaint en rien que "les mots [lui] manquent", qui au contraire les brasse, les embrasse, les ouvre, les déplie, non pas les invente, mais les entend - comme Lacan l'avait bien vu du lexique des Précieuses, justement.

L'absence de point d'interrogation à la fin des phrases qui s'interrogent dit que la question trouve sa place dans chaque mot (chaque pied-syllabe, chaque son), et non pas au bout de la question, reléguée.
Ainsi, la phrase y prend toutes les formes, y compris celle de ce-qui-n'est-pas-une-phrase.
L'équivoque occupe les mots, tous les mots, irrémédiablement, contre toute doxa (taire/terre).
La doxa du "genre", si chère à la grammaire (le masculin l'emporte sur le… etc.), ne tient pas davantage. Pourquoi, lorsqu'on substantive un adjectif pour en faire un concept (donc abstrait), faut-il qu'il soit au masculin? "Le beau", "le vivant", et tant d'autres. Claude Maillard écrit : "la dérisoire", et tout bascule.
Les "polices de caractères" - de différentes formes - soulignent que les mots sont faits de lettres, lesquelles peuvent prendre corps - de différentes tailles -, insistent, se soulignent en somme, sur la page (jamais tout à fait blanche), du fait de leur sarabande, insistance, récurrence. Ainsi du a, du s, dans des mots, phrases, pages qui les laissent flotter à leur surface, sous les yeux du lecteur, de la lectrice.
Claude Maillard donne à lire l'écoute inconsciente de l'inconscient. Bouleversante dans le si - oui - italien, et dans le da - oui - russe, qui redoublent le douloureux, l'inexorable assentiment à la mort en deux langues; une mort qui n'a pas d'autre nom qu'un acronyme, sida, le chiffre d'autres noms. Qui s'épelle en un inexorable abécédère, quoiqu'il arrive, jusquà la fin.
Le "participe absent" veille... (2)
La phrase de la sanction de Sodome et Gomorrhe court, noire, sur les pages claires du livre : elle n'est pas donnée une fois pour toutes, mais fragmentée, répétée, incomplète, par bribes qui rendent inaudibles son contenu, sa portée de mise en garde. Comment entend-on un bout de sanction ? Comment reconnaît-on la sanction dans un de ses fragments ? Pourtant elle y est.
Claude Maillard écrit : "Juste cet interdit là." Et l'absence de trait d'union entre "interdit" et "là" change tout. Ce n'est pas cet interdit dont on parle (peut-être) plus haut, mais cet interdit qui est là, au parage de la faute. Laquelle?
La faute? Elle non plus n'est pas épargnée, qui sert à révéler la "vraie nature" de semblant du cliché. Par exemple, "jusqu'à ce que vie s'en meurt", au présent : et là, la tristesse envahit celle/celui qui lit.
Les caractères gris sur noir effacent des jambages, des boucles, des fragments de caractères, comme dans la mémoire du rêve [ce pourrait être ceci : … il y avait un mot, mais pas en entier, on y voyait mal, il y avait bien la lettre mais illisible, pourtant je la savais sans la lire, elle était brouillée, elle y était et n'y était pas…]. Non seulement il y a de l'entre-les-lignes, mais de l'antre-les-mots, de l'entre-les-lettres, et même de l'entre-les-éléments-de-la lettre. De la lettrine, petite lettre écrite en très gros… (p. 137)
La malédiction de Sodome et Gomorrhe est dans toutes les langues - roumain, anglais, espagnol, hébreu, langue de Lacan…, "marquée à tout jamais par la ligature de l'Autre" […] "qui donne la mise", p. 89.
Les changements de taille des caractères, dans leur forme, effilée, ramassée, arrondie, anguleuse…, font entendre les modulations de la voix qui clame, pleure, crie, s'étouffe, siffle…
Les "néologismes" (à condition de donner à ce mot son sens littéral de "mot neuf") sont autant de paroles naissantes qui viennent à la rencontre dans la lecture.
Les fulgurances telles que "le père langue" et "la mère langage"; ou : le transfert est "un réseau de pontages"; ou : la lettre est "ce qui s'épelle pour en faire sortir le signifiant" sont des pépites (d'écriture) théorique.
Les Pommiers… est aussi un livre sur le corps, un livre du corps, habité simultanément par la mort/la parole/la vie : ses phrases se chevauchant, se bousculant,  emportant la lecture.
Le cas écrit du patient-de-Sodome fait des Pommiers un livre clinique - le mot qui vient (de nouveau) est : bouleversant -, qui ne recule devant aucun mot ("je suis perdu", "je suis en train de partir n'est-ce pas").

Encore un mot, sur le retournement de la femme de Loth : loi/choix de l'impossible ? Qu'a vu la femme de Loth? A-t-elle vu seulement, où regardé, entendu ? Regretté peut-être? Et si elle avait pleuré (statue de sel) ?
Le clair obscur de la langue est ce dans quoi parle l'humain, ce dans quoi nous parlons, humains. Vigie et vigile, c'est-à-dire qui voit et sent en avant, et qui veille (voit, ne dort pas, se souvient, rêve, conte le rêve), tel est le texte des Pommiers...
La fin du livre, qui n'a rien d'une allégorie (qui est aussi une allégorie!), est un geste, un mouvement pris au pied de la lettre, au sérieux, dans son réel : se retourner. Comme le "texte de Molly Bloom" à la fin d'Ulysse. Une autre voie pour la voix. Dans le sillage vert de huit traits d'enluminure.
Lire Claude Maillard est faire l'expérience d'une générosité d'écriture.

Raymonde Coudert
Paris, le 21 septembre 2010 et le 16 février 2011

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(1) Frénésie éditions, Paris, 2000.

(2) Tel est le titre du court métrage de 11 minutes en noir et blanc que Claude Maillard a réalisé en 1978, Prix de la mise en scène du Centre nationale de la cinématographie.

 

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