Passeur de livre

Claude Spielmann
Vos yeux d’absence
Éditeur, La tête à l'envers, 2014

Fabienne Ankaoua, dramaturge, psychanalyste.
Membre fondateur d’Instance et membre du Cercle Freudien.
A uteur d’une thèse, Le tragique de l’être, de la faute au pardon entre Lévinas et Lacan.
Art et psychanalyse, Janus à 2 têtes? Revue Insistance n° 9, Septembre 2014, Eres

Psychanalyste, Claude Spielmann se livre dans ce livre, à une ré-interrogation, de ce qui l’a constitué de plus originaire, un premier regard, puis un autre et encore un autre. Ces trois regards, il nous les fait entrevoir, dans ce qu’ils portent en eux d’humanité et d’absence, dans une langue qui se veut introspective et narrative.
Vos yeux d’absence, s’ouvre sur le temps, un temps que le narrateur laisse s’égrainer jusqu’à l’apparition de deux visages, celui d’Eve, la femme aimée et celui de sa mère, Jeanne, toutes deux ensemble constitutives d’âmes.
Bien que mortes toutes les deux, il ne s’en adresse pas moins à elles, se risquant à l’expérience du Dire.
A Jeanne, il lui raconte son histoire, son regard « semblant parfois s’enfoncer dans la terre », ou « s’accrochant et captant le sien », tel que ça a laissé trace en lui.
« Nécessitée incontournable de laisser venir les mots », d’approcher une vérité qui ne se laissera jamais appréhendée, se refusant dès qu’une approche trop précise se révèle a elle.
Le décor se plante, une première mort, un onze avril, ça pourrait être n’importe quel onze avril, l’année ne compte pas, ne s’inscrit pas dans le flux des souvenirs. Seul l’amour compte, l’amour et la désespérance, ensemble, jusqu’à la mort.
L’auteur, revenant sur ce pan de vie, sur « cet amour là », qui nous rappelle à ce vide constitutif de l’être courant en  filigrane derrière un besoin éperdu de vivre, s’ébrouant dans les profondeurs d’un Moi inaccessible… un regard enmuré en lui-même ne s’exprimant que rarement, mais attachant l’aimée à ses battements de cils.
Exclu de cette vie possible, témoin de l’absence de l’aimée, seule la déconstruction de soi-même, s’offrait comme voie possible. Fasciné par ce regard, il ne lui reste plus qu’à fermer les yeux et revivre cette expérience faîte enfant d’éblouissement. Hallucination du monde, alors, pour tenter d’émerger de l’hilflos, de cet abandon premier. Là, peut-être réside la fascination pour cet être perdu et vulnérable.  Regard, corps, présence se donnant pour mieux se dérober. Ritournelle de l’amour, se désenchantant à chaque refrain, un peu davantage. Amoureuse désarticulée, folle, « folle à mort » projetant le proche, le nebenmensch, hors de soi.
Eve, l’amoureuse dont on répète le nom à l’infini, pour que le miracle de l’ancrage se produise. Dans quelles contrées alors, réside cette femme dont le regard s’abîme en lui même ? De ce « bout du monde » où elle s’exile, seule la voix, tisse pour elle une tunique dans laquelle se blottir. De cet «  amour  qui ne serait pas du semblant », irréel dans sa pourtant réalité, de cette fille dont Jeanne la mère, a peu dit, pas assez, pas nommé la future mort, il se soutient.
Comment vivre après la mort de l‘autre, comment ne pas confondre absence et présence ? Rendu à sa liberté, les images sans paroles affluaient. La mère et la fille unie dans cette même absence de regard, regard qui néanmoins dans leur détresse, mais aussi dans leur joie, le maintenait en vie. Privé de ce regard, il n’était plus, livré à une colère d’homme oublié. Etre sous ce regard, accroché par lui, serait-ce alors une définition de l’amour ? Mais abandonné, il ne le fut qu’à la mort de la fille, répétant celle de la mère. Vivant avec la fille, il ne se soutenait pas moins du regard de la mère au regard d’Or. « Eve-sa proie », lui a échappé, et il ne la retrouve plus qu’au détour d’une photo, ses photos de scène où gaité et tristesse alternaient, au gré des rôles joués, au gré de la vérité qui émanaient d’eux.
« La mort et la vie se lisent en même temps dans le regard », insiste l’auteur, le renvoyant à cette expérience première, quasi indicible, le regard à moitié mort de sa mère. Un regard où un œil mort côtoie un œil vivant. Un seul œil, mais portant en lui toute la bienveillance d’une mère, elle désolée de ce désordre qu’elle imposait ainsi.  Œil qui un jour, devint semblable au vivant, en apparence, mais n’ouvrant alors que sur une autre figure d’œil mort. Œil chéri, qu’il scrutait comme bon observateur. Œil jeté dans la tombe de Jeanne et d’Eve. Œil a protéger pour qu’il ne disparaisse pas.
Privé de ces regards, il ne lui reste que des mots dont les lettres composées de signes arrondis ou pointues sont impossibles à prononcer. Vie et mort, là encore impossible à faire tenir ensemble. Et puis, au détour d’un souvenir, d’autres regards l’ayant fixé, inaugurant ainsi toutes les blessures à venir, celui de déportés en partance vers une destination inconnue.
Regards enchâssées les uns dans les autres, corps caressés, mots improbables, bouches fermées, tel est le murmure de ce livre, où le souvenir des batailles s’estompent pour laisser place à une nostalgie d’amour, d’un besoin de l’autre pour exister, ne pas se perdre et chercher à habiter son présent.
L’amour ne prendrait sa place, alors que dans ce tumulte où vie et mort avanceraient parallèlement, de même que l’œil vivant a besoin de l’œil mort, pour scruter le chemin à parcourir, dans le tumulte du monde et des souvenirs, nous laissant toujours sur le quai d’une gare, où nous ne savons pas si les « voyageurs » reviendront un jour, pour nous dire l’innommable.

Fabienne Ankaoua

 

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