Passeur de livre

Catherine Vanier
Naître prématuré
Le bébé, son médecin et son psychanalyste

Paris, Bayard, coll. La cause des bébés (dirigée par Myriam Szejer), 2013

Max Kohn, Univ Paris Diderot, Sorbonne Paris Cité, CRPMS, EA 3522, 75013, Paris, France, psychanalyste membre d’Espace analytique.

Catherine Vanier, dans la réédition d’un ouvrage publié il y a quinze ans sur la réanimation néonatale, donne un témoignage poignant de la place du psychanalyste dans un service de prématurés. Il y est question d’accompagnement des enfants qui naissent, où le temps est précieux car chaque minute compte. Ce travail a été rendu possible par le docteur Jean-Marc Retbi et le docteur Pascal Bolot qui ont laissé place à l’idée de « coréanimation ». Catherine Vanier serait ainsi une « psychanalyste-réanimatrice ».
Ces prématurés, dont on a longtemps dit, avant 1950, qu’ils étaient des enfants « pas finis » ou dont on parlait comme des « prématurés débiles », sont des sujets. Même s’ils sont en état de mort apparente, il faut dépasser le trauma de l’enfant réel, de ce bébé qui n’est plus qu’un bout de réel, un objet de la science parce que c’est le lieu privilégié du discours de l’Autre. Ce n’est pas un bout de chair, c’est un bout de parole. Encore faut-il lui redonner la parole et restituer la parole du bébé aux personnes par qui elle passe. Dans la mesure où ce psychanalyste, dans une équipe de réanimation qui s’occupe de prématurés, fait partie d’un ensemble, il s’agit bien de coréanimation.
Dans les pays anglo-saxons, le mot qui signifie réanimer est le même que celui qui signifie ressusciter (to resuscitate). Cette résurrection est présente chez les prématurés : ils reviennent du royaume des morts vers celui des vivants. Revenir de l’extrême limite entre les vivants et les morts, fait que c’est difficile de les rattraper. Pour Catherine Vanier, reprenant Alain Vanier, il existe une supposition du sujet.
Il faut transformer les choses en mots dans le temps de la réanimation, s’arracher au réel, mettre des mots sur ce bout de chair, le faire parler comme un corps parlant. Le faire sortir de cet « état d’enfant mécaniqué », « prématurissime », le faire entrer dans une collectivité, celle des soignants, celles des bébés, de sa famille, de son groupe social. La lutte pour la vie et la mort se joue à chaque instant. Pourquoi se mettre dans une telle position, de rattraper des enfants qui normalement devraient mourir ?
Simon, un des enfants dont elle s’occupe, lui dit qu’il sera « fabricant de bébés » quand il sera grand. Le travail dans un service de prématurés, consiste à participer à « l’accordage » réussi d’un enfant qui vient de mal naître avec un monde humain. Les bébés parlent une langue presque différente, un dialecte « mamanais ». On sait que les enfants distinguent les langues entre elles. Ce qui compte ce sont ces tours de paroles, turn talking, qui sont mis en place dès la naissance lorsque le bébé produit des sons et où la mère répond : elle ne couvre pas la voix, elle laisse un temps à la parole de l’autre, un temps à la vie, un temps à un autre qui peut ainsi être un Autre.
Ce bébé attend l’Autre. Il l’attend dans ce que Winnicott appelle le holding et le handling. Si le holding qui vient de la mère ou de quelqu’un d’autre est insuffisant, le bébé garde toute sa vie une primitive agony, une crainte de l’effondrement.
Le rôle du psychanalyste-réanimateur que Catherine Vanier occupe a été élaboré par elle avec Françoise Dolto, Ginette Raimbault en s’appuyant aussi sur les travaux de Winnicott. Ce holding (le maintien) et le handling (le maniement) sont nécessaires à l’enfant. Le holding est non seulement la manière dont la mère tient l’enfant, psychiquement et physiquement, mais aussi la fonction du père qui porte la mère en s’occupant de son environnement. Il faut parler à ces enfants de ce qu’ils vivent. Plusieurs des enfants dont s’est occupée Catherine Vanier ne sont pas sans revivre ce qu’ils ont vécu lorsqu’ils étaient en incubation, enfermés, complètement dépendant d’une machine qui ne parle pas et se contente d’assurer leur survie : ce n’est en aucun cas un substitut du corps de la mère. Il faut qu’il y ait des mots (une musique de mots) écrits (par une plume de voix) dans ce service néonatal du centre hospitalier de Saint-Denis où elle travaille depuis si longtemps.
L’enfant prématuré est à considérer comme déjà né, même si la mère se pose ensuite la question de savoir s’il est né au moment où il est vraiment né, ou bien au moment où elle a pu le retrouver lorsqu’il est sorti de l’incubateur. Même s’il est prématuré et même s’il est mis en incubation, il est né. C’est-à-dire qu’il occupe une place dans le discours et que c’est un sujet qui ne se réduit pas à la machine qui s’occupe de lui.
La « mamanais » (motherese) s’adresse à lui comme ce qui lui permet de ne pas être seulement un enfant minuscule mais bien le sujet d’une parole.

Max Kohn

 

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