Passeur de livre

Danièle Brun
"Mères majuscules"
Paris, Éd. Odile Jacob, 2011

 

Max Kohn,
Université Paris Diderot, Sorbonne Paris Cité, CRPMS, EA 3522, 75013, Paris, France, psychanalyste membre d’Espace Analytique, psychanalyste à la Maison de la Mère et de l’Enfant à Paris (Fondation Albert Hartmann, Société Philanthropique).

Compte-rendu du livre de Danièle Brun : Mères majuscules(1)

Le livre de Danièle Brun porte sur les « mères majuscules ». Ce n’est pas une figuration d’une mère en majesté qui trône avec son enfant mais la représentation d’un autre enfant auquel le sien ne correspond pas. Les mères sont guettées par la mélancolie. La « mère majuscule » trouve ses fondements dans les déceptions qui balisent le devenir femme de la petite fille. D’emblée ce livre laisse une place aux mères : ni majuscule, ni minuscule mais aux mères tout court. Ainsi qu’à la question du deuil résumée par une patiente de Danièle Brun qui lui dit à propos de ce qu’un analyste lui avait demandé :
« Est-ce que vous avez déjà vécu un deuil ?
– Oui.
– Non, un deuil de vous ? »
Le livre de Danièle Brun concerne sa pratique d’analyste dans le travail d’accompagnement des mères au cours de maladies graves, qu’elle a fait à l’hôpital dans un service d’Odile Schweisguth qui lui avait alors dit : « La mort n’est pas ici un fantasme. »
L’enfant est une forme vacillante, les mères aussi. Danièle Brun évoque ces formes vacillantes dont parle la dédicace du Second Faust de Goethe(2). Méphistophélès en mettant les clés entre les mains de Faust lui donne les moyens de se rendre chez les mères  où se trouve la belle Hélène en laquelle se dessine la figure emblématique de l’idéal perdu.
Pourquoi Lacan nous dit-il qu’il y a un ravage chez la femme dans le rapport à la mère ? Parce qu’elle semble attendre comme femme plus de subsistance que de son père. Danièle Brun nous avoue qu’elle a entendu longtemps « substance » à la place de « subsistance ».
La maternité est un de ces petits palais que l’on appelle une folie, selon Marie Darrieussecq(3). La maternité pour Danièle Brun est un espace, une maison au fond d’un parc ou d’un jardin. C’est à la fois un état et un lieu où se transpose l’image de la mère que la fille imagine dotée d’un intérieur de rêve. C’est une envie de folie que celle d’avoir un bébé, qui joue et bouge à l’intérieur de soi. Les mères, à cause de leur maternité blessée, peuvent devenir majuscules, et peuvent voir leur enfant comme une forme vacillante.
Comme le dit Méphistophélès à Faust au moment où il lui remet la clé du royaume des mères : « Elle ne te voit pas car elle ne voit que des schèmes. » Or, schème vient du latin schéma et du grec skhèma : manière d’être, figure. C’est une figure qui donne une représentation simplifiée et fonctionnelle (d’un objet, d’un mouvement, d’un processus). On voit donc une représentation simplifiée de l’enfant qui n’a rien à voir avec sa réalité. Ce schème est aussi une figure de style. C’est la structure ou le mouvement d’ensemble d’un objet, d’un processus. On ne voit pas le détail lorsque l’on regarde un schème.
Perdre un enfant « est la pire des choses qui puisse arriver à une femme : perdre un enfant cela ne se remplace pas ». Voilà une parole terrible d’une patiente que rapporte Danièle Brun ainsi que cet autre témoignage : « Ah mon frère ! Il n’aimait pas qu’on le regarde comme une maladie. » Les pères sont bien absents dans ce livre, même si naturellement il est inconcevable sans pères ni minuscules ni majuscules, mais pères tout court là aussi.
La mort est omniprésente dans ce très beau livre. Comme le dit Freud dont parle Danièle Brun « Seule la mort est pour rien. (Nur der Tod ist umsonst.) » La maternité est un rêve d’enfance et il faut bien mesurer combien le rapport de la femme à l’enfant est friable.
C’est autour de ces formes vacillantes, de ces mères, que les choses tournent dans ce livre. J’aimerais rappeler que pour Franz Rosenzweig(4) les mères sont également évoquées. C’est un nom imagé que Rosenzweig donne aux éléments « matriciels, primordiaux du réel ». Le mot vient du Second Faust de Goethe repris de Plutarque : les mères ce sont des déesses enfouies dans un royaume d’où toute chose tire son origine.
Dans le Second Faust de Goethe, Méphistophélès dit à Faust que les déesses trônent en solitude : il n’y a pas d’espace autour et du temps encore moins. Méphistophélès donne une clé à Faust qui le mènera chez les mères. Méphistophélès nous dit qu’elles sont là à la clarté, assises debout, marchant en liberté, au tréfonds de l’être. Comme le dit Danièle Brun, on ne mesure pas assez combien le rapport de la femme à l’enfant est friable, une forme vacillante : tenir à la vie, donner la vie.

Max Kohn

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(1) BRUN, Danièle, Mères majuscules, Paris, Éd. Odile Jacob, 2011

(2) GOETHE, Johann Wolfgang von, Second Faust, traduit et préfacé par Henri Lichtenberger, Paris, Éd. Aubier Montaigne, coll. « Bilingue des classiques étrangers », 1976

(3) DARRIEUSSECQ, Marie, Le Bébé, Paris, Éd. POL, 2005

(4) ROSENZWEIG, Franz (1921), L’Étoile de la rédemption, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2003

 

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