Passeur de livre

Daniel Lemler
"Répondre de sa parole"
Editions érès 2011

Colette Zapponi

Psychanalyste, formée à Strasbourg, exerce en cabinet libéral  à Luxembourg depuis 1987.
Groupes de parole avec des équipes d’éducateurs depuis 20 ans.
A participé à l’Interassociatif Européen de Psychanalyse comme membre de la coordination permanente.
Membre du comité d’administration d’À Propos, association de psychanalyse à Metz.

Dès l’entrée dans le livre de Daniel Lemler on sait qu’on se trouve au cœur d’une praxis et c’est cela même qui m’a donné l’envie de poursuivre ma lecture.
Les premiers mots appartiennent à une patiente, ils fournissent à l’auteur-psychanalyste le titre de son introduction Où est passée l’humanité ? La trame de tout son livre consiste en une élaboration autour de cette question qui, avant d’être énoncée par cette femme après son périple à travers les hauts lieux de la médecine obstétrique, lui ayant peut-être promis monts et merveilles grâce aux nouvelles techniques de procréation, est la question qui anime Daniel Lemler dès ses débuts de médecin-psychiatre et psychanalyste en hôpital.
Ce constat de la déshumanisation dans un champ qui s’occupe de l’être humain et de sa souffrance physique-psychique n’a pas cessé de l’atteindre au vif et a été le moteur du travail qui a conduit à la parution de ce premier livre publié après de longues années de pratique psychanalytique.

Sa réflexion l’amène à poser deux questions, à savoir : qu’est-ce qui fonde la société humaine et qu’est-ce qui  nous définit comme être humain.  Le fondement de toute société et de toute structure sociale repose sur la mise en place d’un tiers exclu, générant un dedans et un dehors, des semblables et des autres ou étrangers. L’insupportable de l’altérité et de l’exil en sont les promoteurs. 
Daniel Lemler met en évidence un deuxième type d’exclusion, interne à une société donnée, qui désigne l’hystérique, le pervers et le fou comme porteurs chacun à sa manière d’une part d’unheimlich de l’être humain.

Notons à cet endroit que nombre de mots allemands surgissent sous la plume de l’auteur, qui renvoient à sa familiarité avec la sonorité de l’allemand de Freud et qui convoquent en lui des couches de sens qui sont perdus dans la traduction française. Pour les lecteurs non pratiquants de la langue allemande, cela peut dérouter mais Daniel Lemler y tient et le choix des mots allemands qui s’imposent à son écriture n’est pas dû au hasard. Rien que le mot unheimlich contient en lui les ingrédients de base de sa réflexion. Dans la traduction « inquiétante étrangeté », ce qui correspond à heim est carrément éludé, et c’est énorme. On pourrait le traduire par foyer, maison, chez soi, familier, ce qui nous fait sentir que l’étrange et l’étranger résident chez nous, en nous et ne deviennent étrangers que du fait qu’ils sont coupés, rejetés en dehors et menaçants du même coup. Nous réconcilier avec cette part étrange, unheimlich, conduit peut-être au dernier chapitre du livre vers une réhabilitation de la parole comme seule possibilité à notre disposition pour lutter contre la déshumanisation. Arrêtons-nous à ce mot de déshumanisation et à sa traduction allemande Entmenschlichung, enlever au Mensch, homme, être humain, sa qualité d’humain, revient à lui enlever sa parole suivant le postulat inaugural :  « ce qui fait de nous des êtres humains, c’est radicalement la parole ».

Ce postulat est l’axe autour duquel tourne l’enjeu du livre qui a pour titre fort Répondre de sa parole, et non de son savoir, quand d’engagement du psychanalyste il est question, mais pas seulement du psychanalyste.
Engagement face à celui ou celle qui vient dire sa plainte dans le cabinet du psychanalyste, mais aussi face à l’étudiant en médecine et au médecin généraliste dans des groupes dits Balint, du nom de Michael Balint, médecin hongrois s’il faut le rappeler, disciple de S. Ferenczi, et qui a eu à cœur d’apporter la psychanalyse dans le champ médical pour sensibiliser les médecins aux processus inconscients en jeu dans la relation médecin-malade. La passion pour la médecine se lit dans ces longs passages consacrés à l’apport de Balint via Lucien Israël,  passeur freudien de l’œuvre de J. Lacan à Strasbourg et qui a laissé des traces porteuses d’avenir chez ceux qui ont été formés par lui.
La consultation médicale en tant qu’observatoire du rapport humain nous en dit long  sur l’éviction de la parole dans la relation médecin-patient et du rapport à l’autre tout court. La question qui se pose serait celle-ci : comment entendre de la parole sans y mettre de la représentation ? Ce n’est pas si facile que cela. Un double bouclier se met en place, d’une part notre tissu fantasmatique faisant office de miroir et d’autre part notre savoir comme écran contre le danger que représente l’altérité radicale, l’un-erkannt.
Mettre en pratique des groupes Balint comme lieux de formation pour les médecins et pour les psychanalystes qui en retour sont « enseignés » par les médecins, consiste à faire vivre un « espace transférentiel qui est le cœur même de toute topique du soin », et ouvre ainsi la possibilité d’une subjectivation pour le médecin comme pour son patient.

L’hystérique, elle qui à la fin du XIXè siècle a inauguré la psychanalyse en suscitant l’écoute attentive du neurologue S.Freud au-delà de son regard curieux posé sur le corps, se rencontre désormais dans les consultations médicales où sa plainte sera « passée par un tamis qui retiendra tout ce qui est subjectif, pour ne laisser passer que ce qui est objectivable comme signe clinique. » Et cela crée les maladies iatrogènes comme la fibromyalgie qui n’est rien d’autre qu’une névrose dégradée ayant perdu son sens à force de ne pas être entendue dans sa dimension signifiante subjective.
Comment ne pas être étonné que la rupture épistémologique produite par Freud n’ait pas eu d’effet dans le champ médical ?
Mais, si comme nous le dit D.Lemler, la médecine scientifique est devenue une médecine du cadavre, par la levée du tabou de la mort, comment l’interprétation audacieuse voire révolutionnaire de Freud en 1895 « il n’y a pas lésion d’organe, mais lésion de l’idée de l’organe » peut-elle trouver sa place dans une médecine où le corps est devenu un objet comme les autres ?
L’intérieur du corps, Körper, se révèle à notre regard de mieux en mieux armé, mais ce  qui s’y dévoile n’est pas l’idée ni la parole qui en est la  traduction et qui fait le propre de l’homme. Le corps est en jeu, il ne s’agit pas de le séparer de la parole (comme l’auteur le développe dans la partie du livre  consacrée à l’approche de la psychose), mais la  médecine de l’image évacue le corps affecté par la parole, traduit par Leiben allemand. L’expression mit LeibundSeele, corps et âme, rejoint peut-être le terme « parlêtre » de Lacan, bien que la notion de corps ne soit pas contenue dans ce mot.

En droit fil de ce débat psyché-soma vieux comme le monde, l’auteur retrace l’histoire des théories psychosomatiques, envisagées comme un avatar laissé par la psychanalyse.
La médecine psychosomatique et les groupes Balint seraient un retour du refoulé de quelque chose qui ne cesse pas de ne pas s’inscrire dans le champ médical.

Si l’hystérique se laisse déposséder de sa question désirante et devenir victime comme seul moyen de reconnaissance que lui offre la société, le fou, et l’histoire de la folie le montre, a depuis la nuit des temps été exclu du fait de sa rencontre avec l’angoisse de l’autre qui y voit sa propre étrangéité. Actuellement, le passage du discours du patient psychotique par la grille de lecture du DSM  réduit ce discours à une série d’items qui vont aboutir à un diagnostic et au traitement chimique adapté,  dessaisissant le patient de toute possibilité de donner sens à son symptôme. Il est maintenu ainsi dans l’aliénation et l’exclusion, sans chance aucune, même pas celle que lui offre son délire pour lui donner le sentiment de ce que vivre peut vouloir dire.  La psychiatrie lui trouve une « maladie-médicament » comme D.Lemler le nomme, et le sujet qu’il est, fût-il psychotique, est jeté aux oubliettes.
Alors que si le délire est lu comme un Ersatz, remplacement, substitution, prothèse du Nom-du-Père, le psychiatre ou tout autre acteur du champ psychiatrique peut s’ouvrir à écouter le langage du psychotique. Ce serait remettre en question le clivage névrose/psychose et reconnaître « notre plus secrète aliénation qui nous laisse irrémédiablement en exil au sein même de la lettre des mots » comme l’a dit de façon lyrique S.Leclaire, cité ici par D.Lemler.
Il insiste aussi pour nous rappeler qu’un des fils rouges du processus de la théorisation de Freud est le Vaterkomplex, la dimension la plus importante du mythe d’Œdipe qui lui permet d’éviter la mise en place du clivage névrose/psychose et qui souligne que son abord du psychisme restera névrotique toute sa vie.

La figure du pervers est étudiée sous l’angle de son rapport avec la société et son époque, il sert de révélateur de la perversion de notre société. Si la perversion est fondée sur la Verleugnung, déni, l’auteur pose la question de quelle Verleugnung les pédophiles, pervers de notre époque, sont-ils le retour dans le Réel ?  
Les théories de la biocratie tendent jusqu’à l’élimination de la perversion à sa racine biologique, via la recherche d’une prédictivité dès le jeune âge. Nous ne sommes pas très loin de la médecine nazie avec sa recherche de pureté de la race, souligne D.Lemler. Là aussi, c’est comme si Freud n’était pas passé par là, lui qui a fait de la perversion une étape de la structuration psychique qui nous concerne donc tous et nous oblige à nous débrouiller avec cet obscur-là aussi.

Comment lutter contre ce processus de la déshumanisation qui va en se radicalisant aujourd’hui ? La deuxième partie de l’ouvrage ouvre des pistes de réflexion en abordant le questionnement éthique par le biais de la gynécologie obstétrique, lieu où le pouvoir sur la vie et la mort s’exerce particulièrement. Il s’agit de questionner le désir d’enfant qui est supposé dans les demandes de procréation assistée, mais qui se révèle souvent être autre chose ou le désir d’un autre, voire du médecin qui est soumis au fantasme de toute-puissance et se persuade d’agir au nom du Souverain Bien. L’auteur rappelle la légende du Golem du Maharal de Prague, fabriqué pour protéger la communauté d’un progrom, mais qui a failli la démolir. C’est la question de la limite du champ d’application du savoir scientifique.

L’alternative à la tentation (du diable ?) serait l’abstinence qui relève d’un choix éthique et dont D.Lemler fait l’éloge. Il cite le livre de M.Schneider, Marilyn, dernières séances, qui illustre les conséquences néfastes du non-respect du principe d’abstinence dans la cure psychanalytique pour rappeler que la pratique psychanalytique elle-même n’est pas au-delà d’une tendance au non-respect du principe d’abstinence tel que Freud l’a posé avec insistance. Cette question serait à remettre au travail en l’abordant par la formation de l’analyste, l’analyse personnelle et les enjeux institutionnels.

Dans le domaine de la procréation assistée, l’abstinence peut prendre la forme d’un dire non à la demande, ce qui pourrait permettre de dévoiler ce qu’il en est du désir et révéler que la stérilité peut être un symptôme névrotique et non un fait biologique. Répondre à toute demande reviendrait à étouffer la question dans l’œuf, c’est le cas de le dire, avec toutes les conséquences non mesurables sur les générations à venir.
Dire non, c’est respecter le temps qu’il faut pour comprendre, ce que Freud appelait durcharbeiten, et éviter des passages à l’acte comme réponse à une question qui n’a pas eu la chance de se déployer dans sa dimension de vérité subjective.
Dire non, c’est aussi reconnaître, côté médecin, que le savoir est chez l’autre et que la plainte ne s’adresse pas au savoir du destinataire mais qu’elle est d’abord une parole d’un sujet qui n’est pas sans savoir quelque chose de son propre désir.
C’est ce que la psychanalyse nous a transmis et c’est là ce que le psychanalyste peut faire passer s’il est appelé à donner son avis.
Que peut faire d’autre le psychanalyste sollicité dans des groupes
de parole ou staff  où sont discutés des cas difficiles ?
« Le psychanalyste n’est pas là pour prendre la parole mais pour la donner ». La dimension du don ici posée mériterait un développement.

Son expérience de ces groupes à visée éthique où des décisions sont prises dans le consensus d’une équipe pluridisciplinaire amène D.Lemler à opposer une éthique du colloque singulier à cette éthique consensuelle qui sous-tend les décisions prises au nom du Souverain Bien.
Cela suppose qu’un praticien n’est pas substituable à un autre, ni le patient d’ailleurs, car la relation transférentielle n’est pas transposable.
Dès que de la valeur est accordée à la parole dans le transfert, l’espace nosologique est subverti, le patient n’est pas réduit à son symptôme et le soignant n’est pas réduit au strict respect du protocole. La question « quelle est ta part dans ce qui t’arrive ? » et j’ajouterais : malgré le Réel, est inaugurale d’une pratique qui permet de subjectiver ou de re-subjectiver l’être humain.
Soutenir cette question est possible si on reconnaît qu’il n’y a plus rien à attendre des institutions, où on peut être pris en flagrant délit et sanctionné parce qu’on a parlé quelques minutes de plus que nécessaire !

Quelle différence avec la psychothérapie ? C’est la place de la suggestion, rappelle l’auteur, le dessaisissement de l’usage de la suggestion distingue la psychanalyse de toute autre forme de psychothérapie.
La question qui se pose alors est celle, toujours actuelle, de la formation des analystes. Sur quoi une société de psychanalystes peut-elle se fonder si ce n’est sur des critères sélectifs ?
La confiance ? Originellement la relation à l’autre, au Nebenmensch ne se pare pas de confiance, comme l’enseigne le stade du miroir, mais de méfiance. Le travail à faire serait de dé-méfiance qui se fonderait sur l’acceptation d’un manque à savoir sur l’autre.
Sachant que la vérité du sujet ne se fonde d’aucun réel, le processus de symbolisation est ce que permet la psychanalyse, en nous convoquant au lieu de notre responsabilité individuelle.
L’humour, qui en est une des manifestations les plus accomplies, est aussi un mode de résistance à l’oppression sous toutes ses formes.
Il est souhaitable à mon sens que ce livre dense qui porte en lui le potentiel d’autres livres à venir, atterrisse sous les yeux de nombreux praticiens de l’écoute.

Colette Zapponi

 

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