Passeur de livre

François Richard
"L’Actuel malaise dans la culture"
Editions De L'olivier - Penser/rever Octobre 2011

Max Kohn, Université Paris Diderot, Sorbonne Paris Cité, CRPMS, EA 3522, 75013, Paris, France, psychanalyste membre d’Espace analytique, psychanalyste à la Maison de la Mère et de l’Enfant à Paris (Fondation Albert Hartmann, Société Philanthropique).

Site : www.maxkohn.com

Max kohn a lu L'Actuel malaise dans la culture

Le nouveau livre de François Richard pose directement la question du malaise dans la culture aujourd’hui, à travers cet individualisme consumériste qui se croit autonome et qui est en réalité grégaire, les pathologies d’évitement du psychique grâce à l’acte immédiat,  le fonctionnement en processus primaire, les addictions où l’on s’attaque à la créativité imaginaire et symbolique de la psyché.

Aujourd’hui, on remarque le besoin de lien social et l’admission de son possible effondrement. C’est pour François Richard la possibilité d’une crise majeure de la culture, le  malaise 2011, qui s’ouvre comme l’avait déjà montré Freud en 1929 dans Le Malaise dans la culture. Y a-t-il une possibilité d’une liaison différente des pulsions dans un lien social réformé comme le voulait l’École de Francfort, ce qui n’est pas le cas de Freud qui pensait pourtant que la culture pouvait contenir la pulsion de mort en renonçant à l’illusion de la religion ? Cet affect de malaise renvoie à une angoisse générée par une satisfaction pulsionnelle insuffisante, une culpabilité reliée à une agressivité non éprouvée comme telle, une ambivalence extrême qui est immobilisée entre des forces contraires et une tentative de céder à la désubjectivation et un sursaut du sujet. Même si Freud utilise le terme Kultur (culture) plutôt que Zivilisation (civilisation), François Richard va utiliser l’une ou l’autre de ces traductions selon l’accent mis sur la réalité sociale ou sur le système de représentation qui lui correspond. La culture semble aujourd’hui inclure la notion de civilisation.

La crise contemporaine de la modernité tient aussi à une idéologie dont il faut démonter des rouages plus pulsionnels que narratifs, ce qui débouche sur une re-problématisation de l’économie libidinale au travail dans le lien social. François Richard s’appuie beaucoup sur la théorie de la négativité d’André Green(1) et du désengagement subjectal qu’il propose. Pour Green, qui s’appuie sur Hegel, il existe une négativité normale du psychisme lorsque celui-ci découvre que l’autre ne reçoit pas de façon immédiate sa demande. Une autre est liée à la pulsion de mort et à une cassure originaire. Le désinvestissement de la fonction de l’adhésion aux liens qui témoigne de l’engagement est fondamentale à repérer. C’est l’engagement à l’objet passant par la pulsion qui se défait. On peut donc parler de désengagement subjectal.

En dehors d’André Green, François Richard reprend aussi l’œuvre de Nathalie Zaltzman(2) pour qui le XXe siècle a connu un état de confusion entre le sujet et la masse : ce n’est plus un conflit entre la communauté humaine et les pulsions. Il faut donc penser le malaise 2011. François Richard donne au lecteur des pistes d’anthropologie psychanalytique pour entendre un peu mieux ce malaise 2011. Cependant, comme le souligne Nathalie Zaltzman, le malaise 2011 est une alliance entre une perversion du surmoi et une forme inédite de barbarie dont François Richard craint le retour.

Le dégagement dont parle André Green rejoint cette pulsion de mort qui est libérée par un défaut du processus adolescent d’élaboration de la  pulsion pubertaire dans laquelle  Michel Gribinski(3) voit une défense par le dégagement.

Le discours du déclin de la fonction paternelle dont parle Lacan(4) n’est pas véritablement le point de repère de François Richard dans son livre où il parle davantage de la tiercéité pour mettre en perspective le rôle du père. Il s’agit pour François Richard de dégager la fonction de la tiercéité qui permet d’envisager la fonction paternelle comme un point de perspective. Le discours sur le déclin de la fonction paternelle organise des formes nouvelles du refoulement et de la névrose de toujours. Dans la culture contemporaine le père n’est pas absent mais il est difficile à représenter. D’ailleurs on le voit dans la distinction entre la parentalité qui désigne l’exercice d’une fonction protectrice, éducationnelle et aimante des parents, et la parenté qui concerne le système hyper complexe et structuré des règles qui organisent la filiation entre des générations et des alliances entre les lignages.

L’exemple que prend François Richard chez Maurice Godelier(5) des Moso, appelés également Na, montre une situation où un peuple tibéto-birman de Chine a un système matrilinéaire poussé à l’extrême : il n’y a pas de mariage, les frères et les sœurs vivent ensemble, les femmes élèvent des enfants qu’elles ont avec des amants considérés comme des maris ou des pères. La prohibition de l’inceste concerne les relations entre les frères et les sœurs. La parenté peut se représenter là comme parentalité pour Maurice Godelier : les frères renoncent à leurs sœurs et désirent les sœurs des autres. Pour Maurice Godelier il existe une totalisation de l’imaginaire dans le sacré et dans notre société, il y a un équilibre entre la parenté (alliance et filiation) et la parentalité. Pourtant dans les mythes et les rites, la société parle d’elle-même et s’avoue infantile, nous fait remarquer François Richard sans que la parenté et la parentalité ne soient complémentaires avec une socialisation du sexuel comme le pense Maurice Godelier. Qu’en est-il da la place du père dans un tel système  où il est vraiment très absent  dans une représentation stable et qui requiert encore plus de penser la la tiercéité ?

Ce qui est complémentaire pour François Richard de la notion de sujet est celle de Nebenmensch (être-humain-proche) ou de prochain. La question est de savoir non seulement quelle est la place du sujet aujourd’hui, mais aussi quelle est la place de cet être humain proche aujourd’hui dans le malaise 2011 ? C’est une des questions que soulève ce livre.

Il y a de la violence et du conflit pulsionnel dans toute interlocution qui prend aujourd’hui une forme particulière. Dans l’immédiateté dans laquelle nous sommes, peut-on véritablement entendre le pluri-vocalisme interne, la polémique intérieure partagée entre position et adhésion dans laquelle se situe l’expérience analytique dont nous parle François Richard ? Le psychisme peut être défini comme son propre objet perdu : quelle est la place de cet objet perdu aujourd’hui ? Quel est l’effet que cela a dans notre relation avec cet être humain proche, qui n’est pas le semblable ni le grand Autre primordial ? Il faut aller vers une métapsychologie de l’altérité, nous dit François Richard, et son livre est une tentative pour aller dans cette direction.

(1) GREEN, André, Le Travail du négatif, Éd. de Minuit, Paris, 1993.
(2) ZALTZMAN, Nathalie, L’Esprit du mal, Éditions de l’Olivier, coll. « Penser/rêver », Paris, 2007.
(3) GRIBISNKI, Michel, Fragment du monde nouveau, l’Annuel de l’APF, « Idéal, déception fictions », Paris, PUF, 2011.
(4) LACAN, Jacques (1938), « Les Complexes familiaux dans la formation de l'individu. Essai d'analyse d'une fonction en psychologie » in Autres écrits, Paris, Éditions du Seuil, 2001.
(5) GODELIER, Maurice, « Freud et Lévi Strauss désarçonnés : à propos de l’inceste » in F. Richard et F. Urribarri (dir.) Autour de l’œuvre d’André Green. Enjeux pour une psychanalyse contemporaine, Paris, PUF, 2005.

 

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