Passeur de livre

Jean-Pierre Lehmann
"Marion Milner et Margaret Little"
Actualité de leur travail avec des psychotiques

Editions Érès - 2012 (1)

 

Max Kohn
Université Paris Diderot, Sorbonne Paris Cité, CRPMS, EA 3522, 75013, Paris, France, psychanalyste membre d’Espace analytique.

Site : www.maxkohn.com

Max Kohn a lu "Marion Milner et Margaret Little"

Le livre de Jean-Pierre Lehmann pose directement la question de la psychose de transfert. C’est un point extrêmement délicat comme peut en témoigner l’article de Colette Soler(2). De deux choses l’une : ou bien il existe une possibilité de soigner et guérir une psychose ou ce n’est pas le cas, et en conséquence, cela pose de véritables problèmes cliniques, théoriques et institutionnels dans toute l’histoire de la psychanalyse.
L’intérêt du livre de Jean-Pierre Lehmann est de nous faire connaître de l’intérieur des écrits cliniques les travaux de Marion Milner et Margaret Little, afin de nous faire réfléchir également à l’usage que l’on peut en faire aujourd’hui. C’est le cas avec, à la fin du livre, le compte-rendu écrit de la psychanalyste Christine Royer-Lumbroso, relatant l’analyse d’un de ses patients souffrant d’une psychose, et qui peut surprendre énormément le lecteur puisque certaines de ses interventions n’entrent pas dans le cadre du cabinet. Elle lui propose par exemple de laisser son téléphone portable allumé parce qu’il a très peur de conduire en allant faire un voyage en province et elle l’autorise en outre à l’appeler dès qu’il est angoissé.
La question de ce livre, comme le souligne Pierre Delion, porte sur la psychothérapie psychanalytique ; il propose d’ailleurs de parler plutôt de « psychanalyse des psychoses ». La psychose de transfert est donc le centre de ce débat qui se situe sur un autre plan que la psychothérapie institutionnelle de François Tosquelles, Georges Daumézon et Philippe Kœchlin(3).
Marion Milner, née Marion Blackett en 1900 à Londres, décédée le 29 mai 1998 dans la même ville, a une histoire que raconte en détails Jean-Pierre Lehmann, à l’instar des cas cliniques narrés. Elle a par exemple appris à lire à un Canadien de 7 ans et c’est à partir de là qu’elle s’est intéressée à Montessori et à la méthode qui porte son nom. Elle entre ensuite en formation pour être enseignante dans une école maternelle Montessori. Le point central auquel elle est confrontée auprès de ses patients est le suivant : comment véritablement se fier à l’inconscient et à la vacuité de quelque chose qui n’a pas l’air d’être là ? Elle pense à une phrase de Samuel Butler lors d’un de ses exposés disant que « le doute est un avertissement de Dieu auquel il faut accorder toute son attention si l’on a quelque estime pour son âme. » Au fond tout son travail s’appuie également sur cette expérience du doute.
En 1934, Marion Milner publie pour la première fois A Life of One’s Own(4). Elle utilise des griffonnages, des gribouillis (doodles). L’étude du contour est également importante parce qu’elle représente le modèle du fait, des objets solides qui sont tangibles et séparés. Au cours de l’analyse de Suzanne, elle change à un moment donné de technique en commençant à amener son analysante à chercher un mot exact pour dire ce qu’elle ressentait. L’essentiel est de trouver des mots ou une image pour ce que Suzanne trouvait indescriptible auparavant. Cette capacité de dire ce que l’on ressent est pour Marion Milner essentielle dans l’analyse du contre-transfert.  « Suzanne vit dans une aire étroite tout au sommet de sa tête. À la suite des électrochocs du mois de mars 1944, elle a perdu son « arrière fond », elle était projetée en avant, elle n’est plus derrière ses yeux. »
Un vers de D. H. Lawrence a trotté dans la tête de Marion Milner : « C’est une terrible chose que de tomber entre les mains du Dieu vivant mais il est encore bien plus terrible de tomber de ses mains. »(5) Pour Milner, au cours de l’expérience des électrochocs Suzanne avait régressé dans un état où elle ne se sentait plus comme une personne séparée capable d’entrer en relation avec d’autres. Tout le problème de l’analyse va être à ce niveau là dans la capacité de prendre en compte cet événement. Du coup l’analyste doit pouvoir se tenir dans un état partiellement indifférencié avec une certaine vacuité d’idée, sans essayer de trouver une interprétation : il doit supporter cette vacuité. C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de la technique de Marion Milner.
Margaret Little est née en 1901 et elle s’intéresse à l’interplay à une époque où les analystes ne s’intéressaient pas beaucoup au contre-transfert. Tout ce qu’elle a pu publier entre 1941 et 1985 reste précurseur et d’actualité(6). Il y a un caractère inconscient de cet interplay et il s’agit donc là aussi de la perception qu’a le patient du contre-transfert de son analyste. Tout n’est pas centré sur le transfert ou le contre-transfert mais dans un entre-deux et je crois que c’est essentiel, non seulement pour la psychose de transfert mais aussi pour la psychanalyse tout court. Évidemment, il y a eu des polémiques sur l’idée qu’il devait y avoir une réponse totale de l’analyste aux besoins de son patient quels que soient les besoins et la réponse, mais c’est une attitude psychique qui peut être féconde à partir du moment où l’on peut s’en écarter. Elle parle des patients incapables d’utiliser des interprétations de transfert, dont la capacité de symbolisation est déficiente, qui ne peuvent pas opérer des déductions. Ce sont des situations où la mère elle-même était infantile, ne pouvait pas supporter l’état de séparation et l’état de fusion. La position dépressive n’a sans doute pas pu être atteinte. Les principaux mécanismes qui mettent en place et maintiennent le transfert délirant sont le clivage, le déni, l’isolation, la projection, l’introjection et la répétition. Margaret Little parle aussi du contact corporel au cours des analyses. Tout le problème est de savoir quand toucher et ne pas toucher un patient. Il ne s’agit pas seulement de l’aspect tactile mais aussi du fait d’être touché ou non par ce qui se joue. Little postule qu’il existe une idée universelle d’identité absolue avec la mère qui est normale et fondamentale autant que le complexe d’Œdipe. Margaret Little parle de ses gribouillis de la même manière que Milner parle de doodles et Winnicott de squiggles.
Elle expose le cas d’une patiente, Alice, qui reprend ce qui se passe avec ses parents en essayant de voir ce qui est réel et en prenant en compte ce que dit Little, c’est-à-dire qu’il faut trouver son propre dieu et qu’elle supporte sa propre séparation, que le fait d’être seul est propre à l’être humain. C’est une expérience d’une originalité incroyable car Little parvient à dire des choses vraiment très fortes sur elle-même et sur sa patiente. Par exemple, elle explique que son propre contre-transfert vers Alice était comme celui vers sa propre mère ou vers celui de ses sœurs, que la maison d’Alice était comme une caricature de la sienne. Ce que Little reconnaît assez tard c’est que la base paranoïde (psychotique) dont elle avait eu l’idée au commencement de la cure n’est pas celle d’Alice mais celle de sa propre mère avec qui elle s’était identifiée de bonne heure en la prenant en elle.
Dans ces itinéraires extrêmement riches de Marion Milner et Margaret Little, en référence à  Winnicott sous une forme très différente, se joue le destin de la psychanalyse de la psychose et de la prise en charge de la psychose de transfert. C’est à ce titre que ce livre est absolument passionnant à lire et à faire connaître au public.

Max Kohn


(1) LEHMANN, Jean-Pierre, Marion Milner et Margaret Little. Actualité de leur travail avec des psychotiques, préface de Pierre Delion avec la collaboration de Christine Royer-Lumbroso, Toulouse, éd. Érès, coll. « Transition » dirigée par Jean-Claude Rouchy, 2012.
(2) SOLER, Colette, « Une passion de transfert : Marion Milner et le cas Suzanne » in revue Ornicar n° 29, avril-juin 1984, p. 31-57.
(3) DAUMÉZON, Georges et KŒCHLIN, Philippe, Psychothérapie française institutionnelle contemporaine, volume IV, n° 4, 1952.
(4) MILNER, Marion (1934), A Life of One’s Own, Londres, Virago Press, 1986.
Une vie à soi, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 1988.
(5) MILNER, Marion (1969), The Hands of the Living God. An Account of a Psychoanalytic Treatment, Boston, International Universities Press, 1967.
MILNER, Marion (1969), Les Mains du Dieu vivant, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 1975.
(6) LITTLE, Margaret, Transference Neurosis and Transference Psychosis, Lanham, Jason Aronson, 1977.
LITTLE, Margaret, Des états limites. L’alliance thérapeutique, Paris, Éd ; Des femmes, coll. « La psychanalyste », 1992.
LITTLE, Margaret, Miss Alice M and Her Dragon. Recovery of a Hidden Talent, New York, Esf Publishers, 1997.

 

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