Passeur de livres

Jacy Arditi-Alazraki
"Un certain savoir sur la psychose"
Editions L’Harmattan Octobre 2009

Françoise Decant à lu …
Publications : " L’écriture chez Henrik Ibsen" : Un savant nouage. Essai psychanalytique Ed Arcanes Eres dec. 2007. "Kafka, le procès du sujet". Figures de la psychanalyse. Logos Ananké Ed. Eres 2008. Ouvrage collectif. "Ibsen : Un savant nouage" Revue Che Vuoi? N° 16 le symptôme Ed. L’Harmattan 2001. De l’enfant-symptôme au sinthome de l’enfant : "J’ai fabriqué une BD". Revue La Clinique lacanienne n° 6 Du Symbole au Symptôme Ed. Eres 2002. « L’amour pour le père et ses vicissitudes » Revue La Clinique Lacanienne n° 9 La phobie  Ed. Eres  2005. « Un type particulier de choix d’objet chez Franz Kafka.  (A propos de la relation à  Felice). Revue La Clinique lacanienne N° 12 Ed. Eres 2007. «Que veut la femme?»: le contexte ibsénien Revue La Clinique lacanienne N° 14 Ed. Eres 2008
Notes de lecture : Erik Porge : «Jacques Lacan, un psychanalyste. Parcours d’un enseignement» - La Clinique Lacanienne N° 5 - Pascal Quignard : «Le nom sur le bout de la langue» La Clinique Lacanienne N°6 - Georges Zimra : «Freud, les Juifs, les Allemands» La Clinique Lacanienne N°6

Ce livre aurait pu s’intituler “De la passion” car c’est bien de passion dont il est question, de celle de l’auteur, mais aussi de quelques autres… Le sous-titre du livre en mentionne trois : Virginia Woolf, Herman Melville, Vincent Van Gogh, auxquels il faut ajouter Freud et Lacan.
Passion pour écouter, pour accueillir, recueillir, déchiffrer et puis transmettre.
Si Jacy Arditi a pu transmettre ses élaborations lors de journées d’études et en publiant un livre en 1994, (Métamorphoses de l’angoisse) la mort qui l’a surprise en 2006 l’a empêchée de terminer son deuxième ouvrage, mais elle a su transmettre (passer?) à d’autres ce désir de transmission. C’est son mari, Roger Arditi qui s’est chargé de réunir les nombreux textes qui composent ce livre et qui représentent une douzaine d’années de travail.
Il y a des livres qui tentent de transmettre la psychanalyse sans laisser beaucoup de place au rêve et à l’imagination. Celui là n’en fait pas partie. L’écriture de Jacy Arditi, intimement mêlée à celle de V. Woolf, de Melville mais aussi de Lacan, relève de l’écriture poétique mais pas seulement, car ce livre a également une sonorité musicale. Si les chapitres sont des partitions, et si les mots s’égrènent comme des notes, on peut aussi y entendre les silences, les ruptures de rythmes, les achoppements.

La littérature nous enseigne.

Mais il n’y a pas que les mots qui s’égrènent, il y a aussi les heures au clocher de Big Ben qui s’égrènent et trouent le silence, la répétition sonore signant le retour de l’angoisse et le réel qui lui est attaché. La même phrase, toujours la même revient de manière lancinante pour tenter de conjurer ce réel. Cette phrase, c’est celle que répète Mrs Dalloway: Fear no more. (N’aie pas peur) La littérature nous enseigne, et là, en l’occurrence, c’est Virginia Woolf qui nous enseigne, qui nous transmet à son insu son savoir sur la psychose. Cette petite phrase, Fear no more, qui apaise Mrs Dalloway lorsque l’angoisse est à son paroxysme, Jacy Arditi la rapproche de ce que Lacan dit sur «la paix du soir» dans le séminaire «Les psychoses». Cette invocation «à la frange du réel, à la limite où le monde nous parle» est venue à Lacan à propos de Schreber et témoigne de son propre abord subjectif du phénomène psychotique.

Sur le tranchant de l’angoisse.

Se tenir sur le tranchant de l’angoisse, c’est ce que fait Jacy Arditi en choisissant d’interpréter une partition de douze mouvements pour accueillir l’angoisse de l’avoué qui a embauché le scribe Bartelby dans la nouvelle de Melville. La réponse immuable, inflexible de Bartelby, à chaque demande qui lui est faite, signant un conditionnel sans condition «I would prefer not to» -que J. Arditi choisit de traduire par «je préférerai ne pas»- ne manque pas de produire chez l’autre un effet de sidération. Sidération qui va se transformer, évoluer, jusqu’à devenir une passion. En témoigne cette phrase de l’avoué: «Et, fait étrange, j’eus alors à m’arracher à sa présence, de laquelle pourtant j’avais tant désiré être délivré»
Comment résonne en nous la folie de l’autre - de celui qu’on côtoie, mais aussi de celui qu’on écoute? Si l’auteur parle de passion, c’est sur les pas de Lacan qu’elle le fait, en mentionnant les propos qu’il a tenus lors d’une conférence faite à Bruxelles en 1960, au sujet de ce qu’il aurait à témoigner, de ce qu’il lègue: «ma passion»
L’énigme de l’angoisse, l’énigme de l’origine de l’angoisse est une passion. Mais comment écrire le moment où le sujet de l’inconscient est affecté de l’angoisse? L’auteur nous propose de relire la leçon de Lacan consacrée aux «Noms du père», et plus particulièrement de s’arrêter sur la formule où est inscrite l’angoisse. Le regard bute sur une lettre venue d’un autre alphabet, lettre hétérogène à l’ensemble de l’inscription. C’est l’aleph. Ainsi est désigné l’objet de l’angoisse dans le registre du réel, alors que l’objet (a), l’objet perdu relève du registre du symbolique.

Les pérégrinations de Freud

Se tenant toujours sur le tranchant de l’angoisse, sans jamais lâcher le fil, Jacy Arditi nous invite à suivre Freud dans ses pérégrinations à l’étranger, d’abord en Bosnie-Herzegovine, puis en Grèce. Vous avez de suite reconnu l’oubli du nom Signorelli ainsi que le trouble de mémoire sur l’Acropole.
A partir de l’oubli, du trou de mémoire, trou de la tombe, trou du sexe -«Il y a de l’horreur tapie sous cet oubli»-, l’auteur nous convie à suivre le trajet emprunté par Lacan, pour tracer les premières lignes du graphe du désir, en partant du schéma de Freud tel qu’il figure dans «Sur le mécanisme psychique de l’oubli», véritable armature du graphe.
Ce savant montage n’empêche pas l’auteur de rappeler, voire de pointer que c’est quelques mois après la mort de son père que Freud a fait ce voyage et cet oubli.
Quant au trouble sur l’acropole signant la honte, la culpabilité à l’endroit du père, Freud lègue aux psychanalystes la clef d’un trésor, qui ouvre «avec la méthode analytique, aux richesses de la logique, de l’éthique et de l’esthétique de l’inconscient». (p.136) 

Vers une clinique de la sublimation

La sublimation occupe une  place importante dans le livre de Jacy Arditi. Présente un peu partout, et même entre les lignes, elle est dépliée ici sur son versant théorique dont l’objectif est le repérage du passage vers la sublimation tel qu’il peut se faire dans les névroses et les psychoses, mais aussi tel qu’il peut en être empêché. A partir des outils proposés par Lacan, à savoir deux tableaux, l’un extrait du séminaire «L’Angoisse» (inhibition, symptôme, angoisse), l’autre étant celui des trois formes du manque, l’auteur nous fait découvrir ce qu’elle appelle le jeu de bascule, jeu qui inscrit la Versagung (frustration) qu’elle écrit Ver- Sagung en travers du tableau. Cette trouvaille va lui permettre de faire pivoter les trois bandes RSI en les disposant à la manière des hélices d’un avion. Retenues par le point central fixe (l’imaginaire), ces trois bandes forment ce qu’elle appelle les trois procédés de l’inconscient, à savoir, le refoulement, la forclusion et la sublimation, l’objet crée venant à la place de l’objet perdu.
Les obstacles à la sublimation.
«Si pour le sujet de l’inconscient, - nous dit l’auteur-, choisir l’option de la sublimation… c’est accepter de renoncer au bénéfice morbide du symptôme» (coté névrose), le délire, avec le «flot particulièrement puissant de libido qu’il véhicule, annihile les sublimations acquises» (cf. Freud) du psychotique, qui, dans ces moments là ne peut plus créer. En témoignent les lettres de Vincent Van Gogh à son frère Théo et l’arrêt de ses productions lors des épisodes hallucinatoires.

Au commencement était l’angoisse

Ne croyez pas avoir fait le tour de la question de l’angoisse, de son énigme, de son origine. On peut encore la questionner par un autre biais, et pas n’importe lequel quant on est analyste. Ce biais passe par le cheminement de Lacan qui propose d’inscrire le déroulement d’une cure à partir d’un triangle dont les arêtes sont RSI (conférence du 8 juillet 1953). Avec le talent artistique qui est le sien, l’auteur nous suggère une mise en scène du parcours analytique en dix étapes le long de ce triangle, chaque étape relevant d’une clinique du transfert. L’humour de l’auteur est au rendez vous lorsque l’analysant aborde l’étape 5 et se retrouve sous les sunlights du transfert…Il faudra attendre le huitième temps pour la sublimation, et accepter le passage par le temps 9, temps de l’angoisse et du Réel. Si le temps 10 se superpose au temps 1, alors le temps 9 est le temps zéro, «c’est de l’angoisse que provient le refoulement…C’est l’angoisse qui oblige à dire…»

Dire l’angoisse par le biais des lettres : les lettres de Vincent à Théo

Théo n’était certes pas l’analyste de Vincent, pourtant sa place n’était pas mince aux yeux de son frère. Il était une adresse, pas seulement pour recueillir la souffrance de Vincent, mais aussi quelqu’un à qui il pouvait adresser son travail, ses œuvres. En témoigne cette lettre, la dernière que Vincent ait adressée à son frère, et que Jacy Arditi cite en ouverture de ce long chapitre qu’elle a intitulé: «La raison d’un peintre, les lettres d’un frère»
«Je te le redis encore que je considérerai toujours que tu es autre chose qu’un simple marchand de Corot, que par mon intermédiaire tu as ta part à la production même de certaines toiles, qui même dans la débâcle gardent leur calme.»(p.168) On pourrait presque parler de transfert de travail, si on osait… Ce type particulier de transfert que l’auteur mentionne dans son travail sur le transfert. «Il est encore un autre transfert…de même nature, érotique. Il obéit au même procédé de l’inconscient, la sublimation. Il est aussi indispensable  à la parole que l’écriture. Pour que dure-la psychanalyse, il est vital. C’est le transfert de travail. Il passe, entre nous par les textes» (p.141)
Transfert aux mots, transfert aux textes. Textes -qu’ils soient littéraires ou analytiques- qui circulent, qui s’échangent, qui tissent les liens, les renforcent et qui assurent un travail de transmission.
C’est bien de transmission dont il est question dans le judicieux choix de lettres qu’a fait pour nous Jacy Arditi afin de nous permettre d’accéder au savoir instinctif que le peintre avait sur sa propre folie, et de constater aussi combien son travail représentait pour lui une tentative d’élever une digue contre cette folie. «Je laboure comme un vrai possédé, j’ai une fureur sourde de travail plus que jamais. Ma triste maladie me fait travailler avec cette fureur sourde…. Je travaille par nécessité.» Avec son écriture poétique et musicale, Jacy Arditi écrit: «Par delà l’horreur, il voudrait faire entendre dans ses tableaux la musique de la vie.» (P.214)
Cette note optimiste et poétique n’empêche pas l’auteur de terminer son travail par un post-scriptum qui reprend le fil qui traverse son livre. «Si, ébloui par le génie de sa vision, à regarder longtemps ses tableaux votre cœur se serre, l’angoisse vous prend à la gorge, l’effroi vous saisit,… si, à travers ses autoportraits…, vous voyez la chose réelle qui le regarde vous regarder dans le regard de Vincent…»
Comment résonne la folie de l’Autre en vous? Et j’ajouterai, pour ne pas clore la question et donner envie au lecteur de ré ouvrir le beau livre de Jacy Arditi : Comment résonne la part de folie qui est en nous ?

Françoise Decant

 

Cliquez ici

 

 

Haut