Passeur de livre

Max KOHN
"Le travail clinique en centre maternel"
Les entretiens d’accueil à la Maison de la Mère et de l’enfant

Paris, MJW Edition 2011

 

Robert Samacher, Psychanalyste, membre de l’Ecole Freudienne, ex-maître de conférences à l’Université Paris-Diderot (Paris 7).
Dernières publications : Participation à l’ouvrage Ella Sharpe lue par Lacan sous la direction de M.L. Lauth, Paris, Editions Hermann, 2007. - "Le corps des déportés et le Yiddish" dans Yiddishkeyt et psychanalyse, sous la direction de Max Kohn, Paris, MJW Fédition, 2007. - "Humour juif et mélancolie", dans "Culture yiddish et inconscient", sous la direction de Max Kohn, revue Langage et inconscient, revue internationale, Limoges, Editions Lambert-Lucas, 2007. - " Les progrès de la science jusqu’où ?" sous la direction de Robert Samacher, Emile Jalley, Olivier Douville, revue Psychologie Clinique n° 23, Paris, L’Harmattan, printemps 2007.

Max Kohn  s’est surtout fait connaître pour ses recherches et ses publications sur Freud et le yiddish, Le préanalytique (1877-1897), Mot d’esprit, inconscient et événement, Le récit dans la psychanalyse, Traces de psychanalyse, Vitsn. Mot d’esprit yiddish et inconscient, et aussi par deux colloques internationaux auxquels ont fait suite deux ouvrages : L’inconscient du yiddish en collaboration avec Jean Baumgarten, Yiddishkeyt et psychanalyse, Le transfert à une langue, dans le cadre del’université Paris VII.

Dans ce nouveau livre, Max Kohn rend compte de son travail clinique en Centre Maternel puis reprend les entretiens d’accueil à la Maison de la Mère et de l’Enfant à Paris (Fondation Albert Hartmann, Société Philanthropique).

Il nous fait part de sa démarche institutionnelle et clinique et présente au fur et à mesure les outils cliniques et théoriques qui lui sont nécessaires pour travailler avec des mères originaires pour beaucoup d’Afrique et des nourrissons pour la plupart sans père.

Dans les énoncés qu’il propose Max Kohn fait entendre qu’il ne craint pas le paradoxe par exemple : « Le lecteur pourra s’apercevoir qu’il revient aux enfants une position analytique sans pourtant être des psychanalystes », « La psychanalyse peut être appliquée en institution sans qu’elle soit de la psychanalyse comme en cabinet, ni de l’analyse institutionnelle, tout en donnant le pouvoir à la parole par divers dispositifs ».

Le lecteur va donc s’intéresser à ces dispositifs. La référence fondamentale est la psychanalyse, mais  il n’y a pas à proprement parler de dispositif référé à la cure type, Kohn insiste sur le fait qu’à son arrivée, il a refusé toute position de maître. Il rappelle qu’il n’y a ni psychanalyse des mères, ni des enfants, ni du personnel, ni de l’institution. Il décrit le fonctionnement institutionnel : dans les réunions des éducatrices, l’éducatrice référente présente une situation clinique puis la parole est prise dans un certain ordre en fonction des responsabilités de chacun. A ce propos, M. Kohn fait entendre qu’ « il y a plusieurs voix dans la cure et l’institution dans laquelle il travaille et c’est l’expérience de la polyphonie au sein de l’institution qui l’a amené à entendre la polyphonie qu’il y avait dans l’expérience analytique », bien que ces expériences « ne soient pas sur le même plan.» (1)

Du fait de l’absence fréquente, de l’inexistence des pères, M. Kohn souligne que le Centre Maternel doit assumer une fonction de «tiers» entre la mère et l’enfant, il s’agit en fait  d’après lui, d’un mixte «mère-père»(2). Il reprend ici un point tout à fait essentiel concernant les mères : «A travers la naissance d’un enfant, la mère cherche le plus souvent à naître, ou à renaître en revenant sur le point le plus essentiel de sa vie, ce que M. Kohn appelle « le point mort». En général le projet inconscient de la mère développe une logistique tout à fait inadaptée. La naissance d’un enfant, c’est l’accueil d’une autre vie. Une autre vie ne change pas forcément celle de la mère. Au contraire, elle peut n’y faire aucun événement. »(3) Jusqu’où certaines de ces femmes, souvent très jeunes, sont-elles en mesure d’assumer une position de mère ? Que représente «être mère » pour elles ? Elles sont souvent au « point-mort » et il « en découle que ce point mort» représente pour M.Kohn «un certain nombre de points qui se jouent pour toute mère par rapport à son histoire, par rapport à ce qu’elle a d’irreprésentable pour elle-même et pour les autres.»(4)

Pour ces enfants pris dans une conjoncture difficile, leur destin n’est pas arrêté, malgré le lourd handicap dû à leur situation familiale, ils ont néanmoins leur vie propre. Pour certains, c’est à partir de ce point d’ancrage, même fragile, que peut s’élaborer un espace de séparation malgré la dépendance ou le non investissement des mères et malgré les projections imaginaires de l’équipe.(5)M. Kohn fait entendre que le sujet a aussi une part de responsabilité dans sa destinée. Concernant les effets de la psychanalyse, il remarque qu’ils sont « infinitésimaux, ils ne sont pas nécessairement insignifiants sans être pour autant signifiants »(6)
.
Pour étayer son propos, l’auteur propose les différentes conceptions, références, théories qui soutiennent sa réflexion et sa clinique : la première partie de son livre les évoque alors que la deuxième partie est plutôt consacrée aux entretiens cliniques.
Les intitulés de son plan étayent son argumentation :

"Des Maisons et Hôtels aux Centres maternels : de la Révolution française à nos jours.
L’auteur reprend l’historique concernant la création des hôtels et des centres maternels.
Il s’interroge ensuite sur la place de tiers que peut occuper le centre maternel entre la mère et l’enfant.
"

Il compare la horde des bébés et la horde primitive de Freud et en vient à l’expérience du père primitif, celle d’un infantile tout puissant partagé par tous. Malgré le nom de Centre Maternel, il faut une inscription du père pour qu’une mère en tant que telle puisse trouver sa place. Qu’en est-il alors de la fonction du père et de son rapport à l’interdit ? Cette question suppose que les Centre Maternels s’organisent pour gérer la culpabilité sur un mode particulier avec un surmoi très défensif par rapport à la horde des bébés qui s’y trouvent.

M. Kohn reprend la littérature sur les Centres Maternels et fait apparaître que dans un lieu essentiellement occupé par des femmes, il est difficile d’aborder la question de la féminité.
Qu’est-ce qu’être femme avant d’être mère ? Dans ces lieux fermés que sont ces Centres sans hommes, qu’en est-il de la santé mentale de ces femmes et aussi des nourrissons ? Au premier regard, la dépression serait la première de ces manifestations, elle aurait aussi un retentissement sur le fonctionnement institutionnel. La question de la séparation devient centrale. Néanmoins les manifestations psychopathologiques varient selon les situations.

M. Kohn insiste tout particulièrement sur le point mort qui est le point d’immobilité absolue à l’intérieur du sujet, pour lui, c’est « l’inconscient le plus inconscient »(7) et c’est ce point qu’il faut trouver pour pouvoir redémarrer.

Il se réfère ensuite à un certain nombre d’auteurs qui ont influencé sa démarche clinique : Philippe Lévy avec son destin de l’affect, qui fait entendre que l’analyste doit avoir la capacité d’être affecté. Compte-tenu de la population qu’il rencontre, l’identité ethnique est un concept essentiel, ce qui l’amène à se référer à Georges Devereux. Qu’en est-il des familles africaines ? Dans de tels contextes, à qui appartient l’enfant ? Ce qui mène à une clinique de la complexité à laquelle répondent les travaux d’Olivier Douville et Georges Devereux.

Il évoque ensuite les courants qui découlent de la pensée de G. Devereux, entre autres Henri Collomb,  Edmond et Marie-Cécile Ortigues, Andréas Zempleni et Jacqueline Rabin ayant travaillé la question des enfants stigmatisés tels que l’enfant-ancêtre, l’enfant-sorcier.
Ces approches mènent à l’interrogation sur l’effet des mégapoles africaines et des nouvelles formes de parentalité qu’elles produisent ainsi que celle de l’exil et de l’enfant étranger, et surtout de la pandémie du Sida en Afrique.

M. Kohn tente de traiter ces points de façon clinique et théorique car ils sont présents en filigrane dans toutes les situations qu’il rencontre.
Sa préoccupation d’analyste est de rencontrer l’humain dans le soin qu’on peut apporter à l’autre, de façon plus générale, comment accueillir la naissance et la mort ?

 M. Kohn se réfère aussi à W.R. Bion et à son « projet inconscient », il tient compte du fait que le bébé ressent d’abord les choses avant de les penser et travaille avec les éléments « alpha » et « bêta », tels que cet auteur a pu les énoncer.

« Le projet inconscient est lié à ce qui se passe dans son histoire, reprenant les éléments les plus obscurs et les plus impénétrables autour de la naissance d’un enfant. Il consiste à se faire entendre en reprenant ce qu’il y a de plus conflictuel pour le sujet dans la relation avec l’autre. »(8)

Le point mort et le mot d’esprit sont des supports interprétatifs qui provoquent un tel déplacement chez le sujet. Certaines observations cliniques lui permettent ensuite d’illustrer de propos.

M. Kohn propose ensuite six exemples cliniques qui rendent compte du passage d’un espace clinique à un espace psychothérapique.
La deuxième partie du livre rend compte des entretiens d’accueil à la Maison de la Mère et de l’enfant avec les commentaires de l’auteur.
Dans sa conclusion, Max Kohn rappelle que « nous sommes dans une société occidentale et il est fort difficile de penser uniquement en termes liés à l’ethnie d’origine des familles que nous recevons. Nous sommes obligés de tenir compte d’un écart entre la culture d’origine et la culture d’arrivée. Je pense que sans enfermer les femmes qui sont à l’intérieur de leur culture, et sans leur imposer la nôtre, nous devons construire un espace social et culturel intermédiaire entre la culture d’origine et la culture d’arrivée »(9). De ce fait, l’auteur nous montre que ce travail comporte aussi une dimension anthropologique quasi ethnologique. Cela est d’autant plus évident qu’il se réfère à l’ethnie Badjo (Philippines et Indonésie) qui, par les rites qui accompagnent la venue au monde d’un enfant, propose un modèle de prise en charge collective de la mère et de l’enfant, un « entre deux », « métaphore qui permet le positionnement d’un événement dans l’imaginaire »(10) dont pourraient s’inspirer les Maisons maternelles.

Max Kohn nous apporte ici un matériel de réflexion qui permet d’enrichir cette clinique de la mère et de l’enfant, chez des populations transplantées, ayant perdu leurs références culturelles.

Robert Samacher

(1) P. 23
(2) P. 20
(3) Kohn M. , 1991, Mot d’esprit, inconscient et événement, Paris, L’Harmattan
(4) P. 35
(5) P. 33
(6) P. 33
(7) P. 35
(8) P. 59
(9) P. 137
(10) P. 150

 

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