Passeur de livres

Sous la direction de Michel Gad. Wolkowicz
"Un monde en trans" Transfert de transferts ou une hypocondrie du contemporain
Editions : EDK mars 2009

 

Monique Selz, Psychanalyste

Membre de l'APF (Association Psychanalytique de France); auteur de "La pudeur, un lieu de liberté" aux éditions Buchet Chastel et de divers articles, notamment dans le Coq Héron, dont le dernier s'intitule: "Sur l'interdit du regard" dans le numéro 196.


Ce recueil rassemble les textes d’une quinzaine d’auteurs, appartenant à diverses disciplines des sciences humaines (littérature, histoire, philosophie, sociologie, psychologie, psychiatrie, psychanalyse…). Ils ont tous en commun, par des abords multiples, de s’interroger sur le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Le signifiant «trans» vient souligner une de ses particularités et le sous-titre, «Transfert de transferts ou une hypocondrie du contemporain», suggère, d’une part que la psychanalyse peut être un outil de lecture de premier ordre, et d’autre part, qu’en termes psychopathologiques, ce dont souffre notre monde pourrait s’apparenter à l’hypocondrie.

Intriguée par ce titre, je suis allée chercher, dans un premier temps, quelle définition on donne de l’hypocondrie. Que ce soit par le passé, Dubois d’Amiens en 1833 dans l’Histoire philosophique de l’hypocondrie et de l’hystérie, ou récemment, dans «L’apport freudien » ou dans le « Dictionnaire International de Psychanalyse », les éléments de définition rassemblent, implicitement, les multiples champs dans lesquels se manifeste l’hypocondrie : le corps physique et psychique, avec la douleur, la souffrance et l’angoisse, l’identité, la psychose, le rapport à la réalité et la relation à l’autre, la dépression, le deuil, la mélancolie, la parole, le langage, … Ce qui en fait un lieu par excellence d’interrogation par la psychanalyse, tant sur le plan clinique que théorique.

Le projet était d’interroger les «transes» du monde à la lumière de la démarche freudienne, c’est-à-dire à partir de son instrument fondamental qu’est le transfert. Mais si le transfert est un trans, permettant le déplacement, le transport, il n’est surtout pas une transe, qui produit la sortie hors de soi et qui peut-être caractérise le monde actuel dit « en crise ».

Le constat de départ : le signifiant trans, et ses variantes multi, poly, alter, présents partout, reflèteraient l’espoir fantasmatique du « tout », valorisant le subjectivisme et le relativisme, aux dépens d’un « travail d’historicité, de subjectivation, de mémoire, d’altérité de soi en soi, de production de sens et de réalité, enfin, d’un véritable travail de mélancolie ». L’hypothèse serait que ce signifiant vient signaler « le refus de tout trouble de réalité et de pensée, et la haine du transfert ».

Ainsi, la proposition faite aux auteurs a été de participer à une étude autour d’un au-delà de la haine ou d’un en deçà de la régression, en s’appuyant sur les processus constitutifs de la cure analytique en tant que « situation anthropologique fondamentale », afin de dégager, à partir du champ de réflexion de chacun, « une clinique du contemporain dont l’hypocondrie serait le paradigme ».

Il ne m’est, bien sûr, pas possible de commenter tous les textes du recueil : ils sont, pour l’essentiel, extrêmement denses et fournis et relèvent de points de vue très divers, ce qui donne à l’ensemble, son aspect particulièrement attractif. J’ai donc pris le parti de me limiter à ceux de Michel Wolkowicz, qui représentent à eux-seuls environ un tiers du livre. Si je ne partage pas obligatoirement tout ce qu’il avance, je trouve très courageux et très instructif de s’exposer comme il le fait, notamment dans la façon qu’il a de témoigner de sa pratique analytique. J’ai été, par ailleurs, extrêmement intéressée et touchée de découvrir comment les travaux de Pierre Fédida pouvaient être utilisés d’une manière aussi vivante.

Son premier texte a pour titre à peu près celui du recueil : «Un monde en trans» Transfert de transferts ou D’une clinique du contemporain. C’est la préface, dans laquelle il présente la démarche envisagée pour la constitution de l’ouvrage. Il y développe très largement sa vision d’une « clinique du contemporain », avant de dire quelques mots sur chaque texte.

Il part de deux questions, pour lui, essentielles : «Que recouvre l’investissement de la modernité?» et «L’institution de la démocratie et la revendication de la liberté de conscience qui la fonde sont-elles compatibles avec une éthique objective des valeurs et l’affirmation d’un sens général de l’histoire?»

L’humanisme moderne voudrait libérer l’homme de tout assujettissement et le définir à partir de lui-même, mais « la prétention à la souveraineté absolue du sujet » aboutit à son contraire. Comme l’écrit B. Gross, « l’homme se trouve de plus en plus réduit à une rampante chosification », ce qui le conduit à une perte de sens de l’existence et au refus de toute responsabilité.

Les deux champs de référence sur lesquels M. Wolkowicz s’appuie sont, d’une part l’expérience du monothéisme hébraïque et de la tradition herméneutique de la Torah, et d’autre part la pratique psychanalytique de l’inconscient, l’ensemble constituant le travail de culture, ce Kulturarbeit, si cher à Freud et à certains de nos anciens (je pense tout particulièrement à Wladimir Granoff et à Nathalie Zaltzmann, décédée récemment, qui avait été, je crois, pressentie pour participer à cette réflexion). Sont communs à ces deux champs: le manque originaire constitutif de l’identité humaine, l’inscription de l’homme dans une histoire qui commence avant lui et se poursuivra après lui et son interdépendance, ainsi que la recherche de la liberté assortie de la responsabilité du sujet dans son action.

Les textes ici réunis tentent de déchiffrer les enjeux de la crise des valeurs que nous traversons. Ils s’articulent tous autour d’un même thème : la définition de l’humain et le sens de la civilisation, notamment par l’analyse du rapport entre particulier et universel, afin de mettre en relief les fondements éthiques d’un véritable humanisme aujourd’hui dévoyé. Provenant de champs épistémologiques différents, ces travaux tentent de décrypter et d’analyser les processus qui visent à détruire le langage et la pensée, à abdiquer devant la violence et à décontextualiser les événements, mais aussi les mouvements inverses tendant à former le psychique et produire du sens et de la réalité. A partir de cette clinique de contemporain, il s’agit d’interroger la conception de la subjectivité et de l’intersubjectivité humaines, et le sens de la temporalité.

La démarche consiste à aller au petit détail et à s’appuyer d’une part, sur un savoir acquis à partir de l’expérience clinique, de la psychopathologie quotidienne, des mythes culturels, de l’état de la langue et du politique, et d’autre part sur une expérience éthique centrée par la perte, l’absence, la mort et la disparition, donc la temporalité : « la mémoire et le rapport à la négativité deviennent l’enjeu de la vérité, dont le transfert est la méthode de recherche et la résistance son terme conflictualisant et dialectique ».

La culture sert à deux fins : protection contre la nature et réglementation des rapports interhumains. Les travaux présentés participent d’une articulation de l’individuel et du collectif et d’une éventuelle « analogie » de leurs fonctionnements, l’enjeu étant la « formation–déformation du psychique ». C’est ce que Freud appelle la « civilisation ». Et le trouble de réalité, produit par la dimension généalogique du transfert, impose une contrainte à penser, dont témoignent les auteurs sollicités, qui tous semblent s’accorder sur la présence d’un trouble du narcissisme originaire.

M. Wolkowicz, à partir d’une expérience très approfondie des textes freudiens et de l’enseignement de Pierre Fédida, détaille une conception du transfert que l’on voit pratiquement en action. Sans reprendre tous ses développements, je peux néanmoins signaler quelques-unes des notions essentielles à l’oeuvre:

  • L’activité de langage ouvre les ressources de mémoire de la langue ;
  • Le langage porte la trace de l’acte (un meurtre) ;
  • L’effacement sensoriel est la condition du langage d’une mémoire anachronique ;
  • L’étrangèreté du « chercheur » permet le dégagement de l’emprise hallucinatoire de la parole ;
  • C’est l’inquiétante étrangeté qui rend possible l’écoute ;
  • L’hallucination négative et le mythe phylogénétique freudien de l’homme originaire sont les éléments constitutifs du transfert ;
  • Le contre-transfert, aperception interne au transfert du transfert de l’autre, forme le lieu de la résonance et accorde au transfert une fonction de transcendance.
  • C’est ce qui conduit Fédida à concevoir le Site de l’étranger comme instaurateur de l’essentielle dissymétrie « qui se signifie de l’absence de l’absent » ;
  • L’interprétation se forme depuis la mémoire hallucinatoire de l’infantile et transforme l’agir du transfert en une mémoire du vécu : « en ce sens, le transfert est certainement de nature religieuse monothéiste ».
  • La découverte du psychique et sa fabrication en tant que psychique sont oeuvre animiste du transfert (c’est-à-dire sa capacité d’animer l’inanimé), qui est, comme le rêve, cette étrange mémoire de la transmission généalogique ;
  • C’est à partir de la transcendance généalogique du transfert que peut s’entendre le symptôme, d’où l’importance d’explorer au plus près ce qui peut être tenu pour « la fabrique du matériau ».
  • Le totémisme du transfert engage le langage comme mémoire d’interlocuteur de l’absence partielle d’élaboration du complexe paternel ;
  • La dimension de l’autre-hostile est la condition, pour l’humain, de se doter d’un discours intérieur : Freud, s’adressant à Einstein, soutient que, face à la barbarie, la guerre peut être un moyen approprié de la paix ;
  • L’expérience de la disparition est, chez tout un chacun, l’expérience subjective par excellence ;
  • Il faut être deux en présence pour qu’il n’y ait personne. La question est de penser le dissemblable dans l’expérience d’intersubjectivité, ce que Fédida tente de construire autour de l’absence et de l’inimaginable.

Toutes ces notions, et bien d’autres, sont articulées avec finesse et acuité.
Après avoir développé ainsi de façon très détaillée sa conception du transfert, et comment il oeuvre dans la cure, M. Wolkowicz présente succinctement les différents travaux du recueil.

Le deuxième texte, encore plus personnel, a pour titre : Le transfert hypocondriaque ou l’insomniaque analyste. Il y est donc question de l’hypocondrie, dont il propose une étude extrêmement poussée à partir de deux situations cliniques, en s’appuyant sur les travaux de Freud, bien sûr, mais aussi sur ceux d’autres auteurs et prioritairement, ici encore, ceux de Pierre Fédida. Les développements qu’il fait à cette occasion sont tout à fait passionnants, montrant toute la richesse métapsychologique de la « maladie » hypocondriaque. Et la façon dont il s’expose permet de saisir les ressorts actifs de la relation transférentielle.

L’hypocondrie est une maladie du souvenir : le patient hypocondriaque « lutte contre la puissante réminiscence d’un transfert dont il craint qu’il l’anéantisse par la violence qu’il porte. Il est dans l’incapacité de permettre au souvenir de se donner un à-venir».

Si je relève les quelques éléments qui m’ont paru les plus remarquables, il importe, cependant, de lire l’ensemble du texte pour en suivre pas à pas le cheminement.

Les plaintes de Valérie et les stigmates sur son visage de la douleur et de la privation avaient touché l’analyste. Mais celui-ci s’est alors rapidement trouvé englobé « dans un transfert de transferts paternels dont l’homogéinisation homosexuelle d’un côté, et l’absence de transitionnalité liée à l’astructuration féminine maternelle de l’autre, effaçaient la patiente ou la rejetaient analement plutôt que de la faire exister entre deux hommes ». Elle est fixée à l’identification cannibalique donnant d’elle une image dévorante et monstrueuse et empêchant tout dégagement de l’emprise maternelle, du fait de l’angoisse de perte de l’objet d’amour: la mélancolie est ici moins une réaction régressive à la perte de l’objet qu’une tentative fantasmatique ou hallucinatoire de le maintenir vivant. Valérie n’en finit pas « de se consumer pour ne pas consommer ».

Elle est « prise dans une glaciation psychique de parents momifiés ». La séduction paternelle est telle que « tout désir l’incestualise ». Le risque, pour l’analyste, est alors qu’en la comprenant trop bien, il participe à « cette entreprise incestueuse narcissique mélancolique », et ne puisse plus « redevenir l’étranger dans la cure », selon la recommandation de Freud.

La passion transférentielle est telle « qu’au fond rien ne commencera et donc ne finira ». Harcelée par un père qui ne la voit que « pure, transparente et non pulsionnelle », elle est absorbée par l’auto-érotisme dépressif de celui-ci. Sa douleur « est le signe déchirant d’un deuil impossible ». Grâce à la souffrance, Valérie ne «s’oublie jamais ». Son fonctionnement obsessionnel est une tentative pour se construire un appareil psychique dans une « auto-théorisation de soi ». La pulsion ne trouve pas à se lier à une représentation d’objet pouvant susciter un espoir de satisfaction, la détresse remplace l’hallucination du désir, la douleur représente l’objet manquant insatisfaisant, le masochisme marque le refus de la séparation et du deuil de l’objet primaire idéalisé.

L’analyste se sent prisonnier d’une « captation spéculaire réciproque », mais la remise en circulation de sa sexualité infantile l’amène à se la représenter en lionne, en féline. La pensée de la mort du père va permettre d’instaurer une temporalité, de constituer l’espace-temps du rêve. Le rapport au rêve évoque la structure dépressive archaïque d’un vide, qui pourrait être nommé « le négatif de l’organe » et qui fait immédiatement percevoir l’existence d’un traumatisme extrêmement précoce, intervenu dans le lien à la mère. Alors, la plainte, la douleur ou la maladie somatique viennent redonner une représentation de l’absent tentant d’annuler la négativité. C’est la découverte et la construction de ce vide comme espace « entre » qui ouvrent l’analyste et la patiente à la perception d’un intervalle entre deux corps pour la parole et son écoute. La dépression, comme position économique de l’organisation narcissique du vide serait-elle l’expérience vitale de la mort impossible ? « Le deuil est appelé pour sortir du vide » dit Fédida.

La deuxième cure dont parle M. Wolkowicz est celle d’un homme, Wilheme. Il présente un effondrement mélancolique que les antidépresseurs n’ont pas amélioré. Brillant, connu et reconnu, admiré, il est poussé à démissionner de l’agence de publicité dans laquelle il occupe un poste important.

Il a vécu sept ans avec sa première femme et s’en est séparé sans rien ressentir. Il s’est « laissé faire un enfant dans le dos » par sa seconde femme. La naissance de sa fille provoque un « double coup de foudre » : il tombe amoureux fou de sa fille, et dans le temps où il voit sa fille expulsée du ventre maternel, il se sent lui-même expulsé du monde. Lorsque sa femme souhaite un deuxième enfant, il s’en va vivre ailleurs, instaurant une « séparation sans séparation ». Mais quand il découvre que sa femme revit, il s’effondre dans la mélancolie : il se sent effacé.

Sa demande initiale : « Donnez-moi de l’espoir, une douleur, un chagrin, une jalousie», tout ce qu’il n’éprouve pas. Son père, toujours malade, est mort deux ans après la naissance de sa fille. Il avait alors pensé que sa mère serait libérée, épanouie, toute à lui. En fait, il la découvre déprimée, et il apprend qu’elle ne voulait pas d’enfant.

Le début de l’analyse avait été marqué par une fascination réciproque et une symétrie, l’analyste se situant plutôt dans une position de soutien, entretenant une idéalisation du transfert aux dépens de «l’intimité d’une construction singulière».

Quelques mois après le début de l’analyse se révèle une maladie de Hodgkin, qui va nécessiter des traitements lourds. L’annonce de sa guérison et l’évocation du décès probablement proche de sa mère provoquent un retour massif de la dépression. La survenue de la maladie est mise en lien avec une dépression qui ne peut « se muer en travail de dépressivité», évoquant la formule de Fédida : « étouffer la mort pour dévitaliser la vie, simuler la mort pour se protéger contre la terreur de la décomposition ».

La positivité du transfert privilégie la compulsion de répétition et entrave la régression dans la cure. La négativité du transfert prend la forme d’un investissement transférentiel hypocondriaque : l’agressivité et la haine se localisent sur la personne de l’analyste et c’est le lien transférentiel qui devient « l’organe douloureux hypocondriaque ». Cette « solution hypocondriaque », alternative à la maladie, permet, d’une part, à la libido du moi de se placer non sur le moi lui-même mais sur un organe représentant le moi, ici l’espace du transfert, et d’autre part, d’éviter la mélancolie. Ainsi, petit à petit, se met en place la possibilité d’une différenciation puis d’une séparation : « Donnez-moi une rupture », formule-t-il alors. La construction d’un lieu psychique lui permet de « donner vie au père afin qu’il meurt de sa propre mort ». Un moment clé est la survenue d’une panne sexuelle avec une femme dont il se sent amoureux.

Le récit de ces cures est, pour M. Wolkowicz, l’occasion de détailler de plus près sa conception du transfert et la fonction de l’hypocondrie.

Ici encore, je ne peux que relever certains points.

«L’autocratisme hypocondriaque», exclut le moindre transfert sur la personne de l’analyste, la plainte ayant une structure spéculaire. Le psychique est l’instrument hypocondriaque par excellence qui perçoit les états constamment changeants du corps de l’autre. L’analyste se sent alors tenu à l’écart de l’analyse, isolé du psychique de la cure, sur le modèle de l’organe malade de l’hypocondriaque. Les mots, investis comme un organe, font de l’espace du transfert un organe excitable comme une zone érogène primaire. Ils portent l’excitation, qui ne trouve pas de représentation psychique, comme cela se passe dans une névrose actuelle, de sorte que les plaintes du patient se portent sur la situation analytique et sa perception de l’analyste.

A l’origine de l’hypocondrie se situerait un trouble du développement de l’autoérotisme, en réaction à la dépressivité obsessionnelle maternelle, conduisant à une érotisation négative du corps. L’organe génital, destitué comme organe de plaisir, peut alors devenir un objet interne persécutif, d’où la possibilité d’une bascule entre paranoïa et hypocondrie.

L’opposition freudienne entre la libido du moi, domaine de l’angoisse hypocondriaque, et la libido d’objet, domaine de l’angoisse névrotique, l’une s’appauvrissant quand l’autre absorbe, conduit à considérer que maladie organique et hypocondrie sont deux modalités analogues d’un retrait narcissique de la libido sur le moi. La participation de toute excitation à la coexcitation sexuelle fait équivaloir l’organe douloureux de l’hypocondrie à l’organe génital en érection. La stase libidinale dans le moi peut alors être entendue « comme un investissement particulier des traces mnésiques douloureuses au détriment de l’investissement de la signification de ces traces ».

La réanimation du vivant passe par la réappropriation de l’expérience fondamentale de la perte, de la séparation et du deuil. C’est seulement le rêve dans le transfert, par la mise en mouvement de la vie psychique, qui ouvre à la perception interne de ce qui a été une «mort négligée», et dont l’affect est la mélancolisation.

Michel Wolkowicz nous fait part ensuite d’une très large revue de la littérature sur l’hypocondrie, où l’on retrouve, notamment, le chemin que fait Freud de la «souffrance imaginaire » de l’hypocondriaque à la « douleur morale» de la mère. Il fait l’hypothèse que l’hypocondriaque «métonymise» un lieu d’hébergement psychique pour un deuil ou un traumatisme qui n’a pu être éprouvé, ni donc élaboré. «Les mots dans la plainte de l’hypocondriaque ne reflètent ni ne réfléchissent en rien car ils sont le miroir-écran d’une vision qui, privée de résonance, est dépourvue de regards».

Les plaintes hypocondriaques obsessionnelles et ritualisées ont pour fonction de «produire au moyen de gestes de la pensée un moulage du temps», afin que celui-ci ne soit ni destructeur, ni destructible. La fonction de vigilance obsessionnelle opérée par la plainte hypocondriaque peut être désignée comme un rêve impossible, une sorte de rêve insomniaque. Elle n’assure la survie identitaire du sujet qu’au prix d’ «une activité de conscience» qui rend l’oubli impossible. Et, dans cette insomnie du somatique, l’organe prend la place du rêve, d’où l’idée qu’une métapsychologie du rêve pourrait, peut-être, aider à comprendre le somatique.

Voilà. En conclusion, j’ai trouvé ces textes passionnants, et j’en recommande vivement la lecture, même s’ils ne sont pas toujours très faciles à lire en raison notamment de leur densité.

Je citerai juste, pour terminer, quelques-uns des autres textes qui m’ont particulièrement intéressée : «L’écriture de la Shoah… selon Proust», de David Mendelsohn, «La langue exilée» de Kostas Nassikas, «Terrorisme / résistance, la leçon d’Albert Camus» de Gérard Rabinovitch, «Serial killers, français et américains» de Daniel Zagury …

Monique SELZ

 

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