Passeur de livre

Paul-Laurent ASSOUN
Leçons psychanalytiques sur La Jalousie
Paris, Anthropos, 2011

Elizabeth KALUARATCHIGE. Psychanalyste, Maître de Conférences, Chercheuse de CRPMS, UFR d’Etudes Psychanalytiques, Université Paris-Diderot (Paris 7)
Dernières publications: « Le rapport au père dans le bouddhisme : du lien à l’identification » in L’Inde de la psychanalyse : Le sous-continent de l’inconscient, sous la dir. de Livio Boni, Campagne Première, 2011 ; « Freud versus Jung : Analyse versus Synthèse. Le début d’une conflictualité inspirée des religions occidentales et asiatiques dans l’histoire du mouvement psychanalytique », Recherche en Psychanalyse, Revue de Université Paris 7, 2011 ; « La violence, le don symbolique et l’adolescente », in Psychologie Clinique, N° 30, 2010 ; « Protection d’un père exalté ou refuge dans le sentiment océanique. Source et origine des besoins religieux à travers le débat Freud et Romain Rolland sur les religions indiennes », in Psychologie Clinique, N° 26, 2009 ; Le principe de Nirvãna et la jouissance dans la clinique du sentiment océanique. Les formes de la jouissance dans « l'auto thérapie corporelle et spirituelle » du sujet bouddhiste occidental moderne, Thèse de doctorat en psychopathologie et psychanalyse, Université Paris7, 8 novembre 2008 ; « Le principe de Nirvãna et la jouissance », in Courrier des addictions, N° 2, juin 2008 ; « Voiler et dénuder : retour du féminin à l’école de la République », in Synapse, Journal de Psychiatrie et Système Nerveux Central, 2006, n° 221.

A nouveau, Paul-Laurent Assoun nous captive tant par le choix du thème de son livre, par la justesse de vue de ses références théoriques, que par l’adéquation de ses investigations métapsychologiques, de sa pensée et de son approche scientifique de la clinique. Cette dernière leçon psychanalytique qui vient de paraître a pour originalité de traiter d’un sujet sortant du cadre conceptuel proprement psychanalytique contrairement aux autres thèmes de ses leçons Les phobies, L’angoisse, Le masochisme, Masculin et Féminin, Le transfert et Le fantasme.
Pourquoi aborder la jalousie en tant que leçon psychanalytique ? D’emblée P.-L. Assoun éclaircit la position freudienne qui qualifie la jalousie de « clé » de la vie psychique sans pour autant l’isoler en tant que concept psychanalytique. Au début du livre, une déclaration de Freud vient soutenir l’entendement psychanalytique de la jalousie comme faisant partie des « affects normaux ». Le propos freudien est que la jalousie est un phénomène qui nous facilite « la compréhension la plus profonde de la vie psychique, aussi bien normale que pathologique ». Il explique que l’absence de la jalousie dans le caractère ou le comportement d’un homme prouve qu’elle est fortement refoulée, jouant ainsi un rôle puissant dans la vie inconsciente. Tout au long de ce livre, on est accompagné par cette double considération de la jalousie, nous invitant à questionner la frontière entre ces deux registres. Qui est jaloux ? Qui n’est pas jaloux ? Jusqu’à quel point ? Comment la jalousie pourrait-elle devenir l’accès privilégié au cœur même de la vie psychique ?
L’analyse étymologique de l’auteur met l’accent principalement sur le terme « jaloux » qui vient du latin zelosus qui désigne celui qui fait preuve de zèle, et sur le mot « jalousie » utilisé au XVIe siècle pour nommer ce treillis de bois ou de fer qui permet de voir sans être vu. P.-L. Assoun attire notre attention sur le lien entre la jalousie et le regard, qui se vérifie dans l’acharnement à conserver l’objet le plus précieux, au sens « de ne pas perdre de vue ». La jalousie entre en scène alors comme une vertu constante et éminente qui pourrait devenir un soupçon chronique de la concurrence exercée par l’autre et comme un trait pathologique : un pli névrotique, un délire ou un zèle symptomatique qui pousse à prendre acte par le corps.
L’argument présenté par l’auteur note que la jalousie, cette passion fondamentale, incite le monde populaire à inventer les récits et le milieu philosophique à créer des traités ; son aspect « dramatique » et « émouvant » donne du fil à retordre aux  écrivains littéraires. Dans le milieu de la criminologie la jalousie se noue avec les « crimes passionnels » et dans la psychiatrie, déjà au temps de Freud, elle prend une forme morbide d’un processus psychique. L’auteur le souligne, le besoin de déconstruction de ces descriptions n’est pas de refaire un autre traité philosophique, psychiatrique ou psychologique de la jalousie, mais de dégager « son envers inconscient ».
Avant de livrer sa première leçon, P.-L. Assoun pose les jalons théoriques à travers les textes freudiens. C’est dans le texte intitulé Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l'homosexualité (1922), qu’il ressaisit la position freudienne du phénomène jaloux, en sa dimension inconsciente et ses mécanismes. Viennent ensuite la jalousie oedipienne dans Trois essais (1905), la jalousie originaire dans Totem et tabou (1912-1913), l’implication de la jalousie dans le fantasme dans le texte Un enfant et battu (1919) et la jalousie dans le collectif dans Psychologie des foules et analyse du moi (1921). L’auteur nous avertit que la jalousie ne peut pas être abordée sans les propos de Lacan qui fait son entrée même dans la psychanalyse par la traduction du texte freudien rédigé sur la jalousie et qui traite la problématique de la jalousie paranoïaque dans sa thèse. Le phénomène jaloux est repris tout au long de ses séminaires à travers le désir, la jouissance, le spéculaire et le petit autre (imaginaire). P.-L. Assoun fait valoir l’apport théorique et clinique des travaux entrepris par Klein sur l’envie et l’avidité et apprécie La jalousie amoureuse (1947) publié par Lagache riche d’exemples cliniques, malgré son caractère de « psychologie descriptive ». Il le note bien, en dépit de ces initiatives, ce thème depuis Freud, a quelque peu échappé à la psychanalyse. L’intention de P.-L. Assoun est donc d’envisager, « un retour freudien à la question propre de la jalousie, quelque peu dissoute dans le paysage général de la vie inconsciente » (p.15).
Cette discussion introductive éclaircit la présentation des dix leçons en trois parties.
La partie I est consacrée à la morphologie de la jalousie en trois « formes » selon la typologie présentée par  Freud.
Il ne s’agit pas d’une simple classification ou d’un inventaire, mais d’une manière de présenter sa valeur dialectique. La première partie concerne ainsi les trois « couches » « strates » ou étapes de sa constitution sous forme d’une géologie diachronique : 1. La jalousie normale ou concurrentielle. 2. La jalousie projetée. 3. La jalousie vésanique.
La première leçon construit la fondation même des leçons qui vont suivre. Elle est destinée à faire sortir la jalousie de son « enveloppe morbide », sans pour autant la décrire comme banale. L’intention est de la reprendre, comme l’a fait Freud, par le biais de la vie psychique, en séparant ainsi les discours savant et populaire. L’auteur prolonge le concept d’envie qui concerne au début le chagrin et la haine jusqu’à la vision d’un bien précieux possédé par l’autre. Par là, il dessine le trio entre le sujet, son objet précieux et l’autre censé posséder cet objet. Ainsi on voit se dessiner tout au long des leçons le portrait métapsychologique qui permet de situer la signification inconsciente de la jalousie en ses trois dimensions : l’objet, le sujet et l’autre.
Entre le jaloux sans affect conscient poussé par la tendance à agir et le jaloux porteur du sentiment de culpabilité généré par la perte anticipée de son objet, on voit défiler les figures du deuil de l’objet, d’auto dépréciation et d’agressivité envers le rival. Le mérite de l’auteur est de nous faire visiter les recoins de ces vécus à partir des figures dites normales portant les « ingrédients » de la dynamique pathologique.
Le lecteur peut y saisir le déploiement de la pulsion de regarder ou de la pulsion épistémique qui bascule vers la compulsion de chercher, observer, guetter et de savoir la vérité sur l’objet précieux et son présumé rival. L’auteur accorde l’importance nécessaire à la projection qui intervient dans les figures de la jalousie : l'imputation de ses propres désirs d’infidélité à son partenaire, le travail du dedans et dehors dans le délire, le regard du mauvais œil sur l’objet précieux, la paranoïa  et l’homosexualité.
Les cas masculins connus depuis Freud comme Schreber et les figures littéraires telle que La Garçonne de Victor Margueritte, sont repris ici pour traiter la jouissance féminine qui percute la jouissance homosexuée du jaloux délirant. P.-L. Assoun met en relief le diagnostic structurel freudien d’une fixation homosexuelle inconsciente dans le délire de persécution paranoïaque où le sujet se soumet à une identification inconsciente à l'objet jalousé. Il souligne ainsi qu’il est impossible de comprendre la complexité du sentiment de jalousie sans prendre en compte la « bisexualité psychique ».
Les leçons de la Partie II concernent « l’individuel ».
P.-L. Assoun présente la recherche de la genèse de la problématique subjective du jaloux en trois actes : spéculaire (l’apport à l’autre en image), fraternel (rapport à l’autre-semblable) et oedipien (rapport à l’autre symbolique). On y découvre l’ébauche de la jalousie du nourrisson qui soupçonne un éventuel rival pendant les absences maternelles et l’enfant augustinien que Lacan a travaillé longuement, le « petit jaloux » fixé, paralysé et tétanisé sur la scène de son frère de lait accroché au sein. Cet « envieux qui n’a plus faim » sert à l’auteur d’explorer l’envie de l'objet de la jouissance de l’autre couvée par la jalousie. Il insiste ainsi sur la différence entre ces deux couples « frères de lait » et « frères de sang ». Dans ce parcours, l’auteur attire notre attention sur la haine et l’amour d’ordre homosexuel, en tant que régulateur du complexe maternel mais qui pourra l’amener vers le crime généré par « l’envie de l’objet agrée à l’autre par l’Autre ».
Il dessine ainsi le chemin subjectif du jaloux depuis la dialectique de l’aura-pré oedipienne » narcissique-spéculaire jusqu’à la jalousie préhistorique éprouvée par le petit Œdipe face au « concurrent primitif ». C’est ainsi qu’on découvre l’enjeu véritablement objectal de la jalousie et sa soumission au refoulement.
Un point très important est à noter sur l’Œdipe jaloux. P.-L. Assoun met en relief avec beaucoup d’adresse, le destin de la bisexualité, dans la forme « complète » du complexe d’Œdipe dans les deux sexes. Il s’agit de comprendre l’attitude ambivalente haine et amour non seulement au père, mais envers la mère en tant qu’aimée du père. L’auteur nous présente ici un autre drame en trois actes dans le cas de la virulence de la femme jalouse : 1. le rapport avec « l’autre femme » qui réveille en elle l’attachement long et fort avec la mère envers laquelle elle garde rancœur de lui avoir refusé l’organe, 2. le drame amoureux dont l’homme est le destinataire qui renvoie à l’envie du pénis dont le père est le référent, 3. la rage envers l’autre femme interlocutrice du féminin.
On apprécie ici les réflexions théoriques et cliniques qui seront d’une valeur considérable aux cliniciens qui reçoivent les « petits jaloux » confrontés au « nouveau venu » et au rival oedipien et les « grands jaloux » pris dans l’aliénation constitutive du sujet au désir de l’autre.
Il faut noter plus particulièrement l’initiative de l’auteur de reprendre la question de « l’emploi de temps » maternel et la fonction du père pour expliquer l’aspect tragi-comique du jaloux adulte, qui invente le rival contre le véritable rival : le père impliqué dans la scène de la jouissance parentale. Il fait le lien entre la jalousie et la jouissance, à partir de la version jalouse du masochisme, du sentiment d’être exclu de la scène du couple entre « l’objet et l’autre » jusqu’à la « jalouissance » qui touche le corps pulsionnel par la compulsionnalité.
C’est le collectif qui revient dans la troisième partie.
 Engagé dans la direction de l’équipe de recherche « Corps, pratiques sociales et anthropologie psychanalytique » du CRPMS et de la direction des étudiants en anthropologie psychanalytique dans l’Université Paris 7, P.-L. Assoun démontre l’importance de cette « clé » de la vie psychique, la jalousie, pour comprendre non seulement l’objet clinique mais celui du social. Ici dans cette partie du livre, on rencontre la jalousie qui entre en jeu dans le collectif, par « l’envers inconscient ».
Il entame cette partie par le thème de la jalousie dans le collectif que Freud aborde en parlant de l’identification des jeunes filles dans La psychologie de la foule et analyse du moi.
Il prolonge ses arguments pour montrer pourquoi l’enfant ou le névrosé est un jaloux patenté dans son rapport avec le désir dans le double contexte, hystérique et obsessionnel. P.-L. Assoun fait émerger la figure clinique du masochiste qui devient le déchet de la jouissance du couple et la situation analytique en sa dimension jalouse dans l’amour du transfert.
P.-L. Assoun consacre entièrement la Leçon VIII à présenter l’articulation de l’affect jaloux à la structure psychotique. Il ressaisit ici le travail du délire dans le collectif, et met en parallèle la culpabilité ressentie par le névrosé et la perte de contact avec la culpabilité chez le psychotique qui sera remplacée par l’incrimination de l’autre par la projection. Il reprend le fameux cas de Mme Lefebvre travaillé par Marie Bonaparte pour expliquer la jalousie paranoïsée de la femme (ici la mère) contre l’autre femme (la bru), qui détiendrait le phallus de l’homme (du fils). C’est à partir de ce point que l’auteur met en lumière la jalousie sans sujet qui s’articulerait avec l’envie pour le même sexe et qui pourrait basculer vers l’addiction alcoolique.
Dans la leçon IX, P.-L. Assoun fait référence à son texte La littérature et la psychanalyse et aborde le thème « écriture de la jalousie » pour la saisir par la structure inconsciente à travers la métapsychologie. On y redécouvre les confusions, les illusions et les projections plus ou moins délirantes mises en relief à partir de certains textes littéraires : Cocu imaginaire de Molière, la tragédie d’Othello, A quoi rêvent les jeunes filles de Musset, Le héros du sang noir de Louis Guilloux. Plus particulièrement on rencontre la figure de la jalousie « pure », ravageuse, sans sujet dans son analyse du roman Lol V. Stein de Marguerite Duras. A la recherche du temps perdu et Albertine disparue de Proust servent ici à dépeindre la figure d’un jaloux préoccupé chroniquement par l’emploi de temps de la jeune fille, un jaloux qui poursuit le désir de l’autre, et qui ne pourra jamais le saisir comme désir propre. Cocu magnifique de Fernand Crommelynck est abordé pour expliquer les tourments d’un fils jaloux pour qui la femme impénétrable étant associée à la mère « pure », le rival devrait intervenir pour la « souiller ».
A partir de la leçon X, P.-L. Assoun aborde la véritable question de l’isolement du jaloux dans le collectif. Pourtant il nous montre jusqu’à quel point cet homme « a-social » déploie une intense activité sociale. On y découvre une réflexion, précise et nécessaire sur le rapport entre la jalousie et le lien social qui jette un regard éclairant sur les processus psychiques liés à l’idéal paternel, la psychologie de la masse, le narcissisme des petites différences, le fondement même de la théorie freudienne du collectif. L’auteur nous rappelle la phrase freudienne dans Le moi et le ça, « Les sentiments sociaux naissent comme superstructure sur les motions de rivalité jalouses envers les frères et sœurs ». Il éclaircit en effet le soubassement du lien social, l’homosexualité soutenue par l’identification pour expliquer la rivalité entre collègues, la jalousie fraternelle d’ordre paranoïaque, les conflits liés à la jalousie envers le peuple dit « élu », et la « haine de l’être » qui surenchérit sur la haine jalouse.
L’auteur nous renvoie ensuite vers le père de la horde « ontologiquement jaloux » qui a causé le lien entre frères qui ont enduré ensemble solidairement la jalousie du Père. Seul le fils héros préféré des mères, protégé de la jalousie paternelle, aurait pu sortir de la foule. Il s’agit d’une représentation mythologique ayant des résonances cliniques concrètes. On comprend ainsi le rival originaire, « le vrai » étant celui qui ravit toutes les femmes, le jaloux, « celui qui veut isoler l’objet », ne peut qu’être vu comme un a-social. Depuis ce point central, l’auteur présente les vicissitudes du rapport à l’objet et à l’autre dans le couple,  l’échangisme, l’utilisation du pouvoir, le crime, et dans la jalousie instituée de la « circulation des femmes au mariage ». Ce qui nous paraît le plus parlant est cet aspect de la jalousie qui crée le désir chez l’homme au moment où la femme est convoitée par l’autre.
P.-L. Assoun termine son texte, en avançant son argument depuis la jalousie « pure » du père de la horde jusqu’au « Dieu jaloux » de la Bible. La jalousie de Dieu revient ici non pas comme le trait d’intolérance et de jalousie virulente du père de la horde, mais en qualité de Loi en sa violence symbolique, qui « ne plaisante pas » et qui soutient le désir de l’humain.
Il importe de souligner, comme le note bien l’auteur, que son enquête montre qu’il « n’y a pas lieu de choisir entre vécu et sens, entre la jalousie existentielle et la signification inconsciente et que la mécanique inconsciente mène au cœur de ce qui se joue pour le sujet en ce moment de vertige jaloux ». Ces leçons condensées en 128 pages permettent au lecteur de ressaisir ce phénomène jaloux avec un nouvel éclairage métapsychologique et de comprendre la jalousie en acte dans la clinique du sujet et du social, depuis l’isolement du sujet jusqu’au lien collectif, en distinguant les formes névrotiques courantes, dramatiques ou tragiques et les fixations, arrimages et solidifications psychotiques.  

Elizabeth Kaluaratchige

 

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