Passeur de livre

Pierre Eyguesier
Psychanalyse négative
Editions La Lenteur, 2015

Sean Wilder psychanalyste a publié :

Un sujet sans moi. Psychanalyse et expérience mystique (EPEL, 2011) ; 
En anglais (USA), Alex, Dusty Oyster, 2009, éd. révisée 2011

 

Cher Pierre,

Quand nous avons appris que Psychanalyse négative venait de paraître, nous avons été saisis d’enthousiasme par la promesse contenue dans le titre. Promesse tenue, du moins en partie. Alors que ce qui me paraissait spontanément être une référence à la théologie négative, c’est-à-dire la réfutation de toute attribution de qualité, de tout postulat à Dieu, je n’ai pas trouvé de développement correspondant concernant la psychanalyse. C’est-à-dire, une affirmation de ce que l’analyse n’est pas, dans le but d’en finir, autant que faire se peut, avec les conceptions erronées, fausses ou déroutantes concernant ce qu’elle est. Bien sûr, tu as en t’appuyant sur Adorno, Kracauer et d’autres, fait une critique de ce qu’elle est devenue çà et là (pas partout quand même). Je pense que le travail de formuler une psychanalyse négative dans ce sens, qui devrait, je pense, s’accompagner d’une nouvelle critique radicale de ses bases théoriques, reste à faire. Ce n’est pas pour te reprocher de pas l’avoir fait, toi ! Ta critique porte sur ce que l’analyse est devenue en abandonnant ce que ses praticiens ont affirmé de plus radical au moment où ils ont été radicaux. Sans doute devrais-je m’atteler à la tâche de formuler moi-même la critique « agnostique » de la théorie analytique dont je suis porteur, puisque c’est à mon sens par là que d’autres peuvent penser et pratiquer une psychanalyse libertaire non doctrinaire. (Par « agnostique » j’entends l’affirmation d’un non-savoir.) Ce sont notre réelle ignorance et nos incertitudes qui peuvent ou doivent nous libérer des tendances idéologiques qui pèsent sur nous et sur nos analysants.

Je viens de terminer la lecture de « Casa do fim », que j’aime pour son orientation « idéologique » (je pense plutôt sociale et éthique), sa vigueur, son énergie, et malgré ses inconséquences ! J’aime aussi l’équilibre trouvé, perdu, retrouvé… entre « objectivité » dans l’analyse diagnostique du monde qu’est le nôtre (les citations des auteurs qui ont nourri ta réflexion font partie de ce que j’appelle ton « objectivité »), et « subjectivité », engagement personnel, voire aveux et confession. Et c’est à ce propos que je poursuis.

Ne mâchons pas nos mots ! Je pense qu’un problème que tu laisses en suspens, sans doute faute de l’avoir formulé ou vu formuler, est l’antinomie fondamentale entre la science (y compris ce que sont devenues les sciences « sociales » et « humaines ») et la psychanalyse –à moins de penser, comme je ne le fais pas – qu’une « science du particulier » soit possible. Ou bien l’analyse est une pratique respectueuse de la radicale individualité des sujets, et l’objectivité scientifique, avec ses critères de répétabilité des observations et de falsifiabilité de ses résultats, est sans pertinence ; ou bien on tient à l’objectivité (scientifique), et la subjectivité, la singularité des partenaires dans chaque relation transférentielle, se perd dans le champ des abstractions que sont les théories, nos expériences devenant par là des cas. Un article récent (en anglais) de Nancy Chodorow analysant « le divorce malheureux de la sociologie et de la psychanalyse » examine cette tension entre science (mesures, statistiques, méfiance à l’égard des interprétations) et psychanalyse (pratique de la rencontre réglée de subjectivités complexes). Divorce pour cause d’incompatibilité…     

Merci de m’avoir convoqué à l’appui de ton argument. C’était inattendu et c’était un soulagement. Soulagement parce que depuis la phrase « Mais renouer avec la grâce, avec l’immanence, présuppose une aliénation dans la transcendance » (Psychanalyse négative, p. 80), je sentais monter en moi l’envie de répondre, de dialoguer avec toi. Cela aurait été plus facile viva voce et de visu mais… En tout cas, me voilà invité dans le débat.

Le fait que mon « aparté » soit venu à tes oreilles (de Vénus) et que tu qualifies de « symptôme de l’analyse » le fait que je n’aie pas parlé de mon expérience personnelle dans mon livre, appelle une précision. En fait, j’ai écrit et publié (self-published) un livre entier sur mon expérience personnelle de l’Expérience, sous la forme d’un témoignage sur l’homme qui a été nolens volens mon guide spirituel. Sont intégrés au récit des passages de réflexion analytique, tentatives de comprendre, c’est-à-dire de parler juste d’une expérience vécue consciemment comme radicalement incompréhensible. Mais ce livre étant en anglais, très peu de nos collègues en connaissent l’existence.

Voilà pourquoi je n’ai pas voulu faire cas de ma propre expérience dans Un sujet sans moi, préférant renvoyer à l’excellent La Mystique sauvage de Michel Hulin, qui abonde en matériel clinique. Dirais-tu toujours que ma discrétion dans Un sujet sans moi est un symptôme de l’analyse ?

Et puisqu’il s’agit de réexaminer, peut-être de saper, les bases de nos (prétendus) savoirs, ce serait intéressant de parler ensemble de Mourir de penser, de Pascal Quignard, choisi comme objet de travail par un groupe de lecture-discussion de psychologues cliniciens hospitaliers (et en libéral) à orientation psychanalytique à Montpellier.

Dans l’espoir que ce mot te trouve en bonne santé et en otium, je te salue cordialement,

Sean Wilder

 

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