Passeur de livre

Sylvie Le Poulichet
"Les Chimères du corps, De la somatisation à la création"
Ed. Aubier Psychanalyse, Paris 2010, 197 pages

Simone Korff Sausse. Psychologue, psychanalyste, membre de la SPP, maître de conférences à l’UFR Sciences Humaines Cliniques à l’Université Paris 7 Diderot. Elle a effectué de nombreux travaux sur l’enfant handicapé et sa famille, et de manière plus générale sur l’approche psychanalytique du handicap, ses représentations individuelles et sociales, ses sources dans les arts et la mythologie.
Ouvrages :(1996) « Le miroir brisé. L'enfant handicapé, sa famille et le psychanalyste », Paris, Calmann-Lévy. Réédité en 2009, Pluriel, Hachette –Littérature. Herrou C. et Korff- Sausse S. (1999) « Intégration collective des jeunes enfants handicapés, Semblables et différents », Toulouse, érès. Réédité en 2006. (2000) « Figures du handicap ». Mythes, arts, littérature, Petite Bibliothèque Payot, 2010. (2006) "Plaidoyer pour l'enfant-roi". Paris, Hachette-Littératures. (2009), "Eloge des pères", Hachette-Littérature.

C’est un plaisir de découvrir le dernier ouvrage de Sylvie Le Poulichet qui fait suite à un certain nombre de livres, dont je retiendrai surtout le très beau texte sur L’art du danger où elle étudie les processus de création chez certains artistes. Si l’ensemble de l’œuvre de Sylvie Le Poulichet, qui est psychanalyste et professeure de psychopathologie à Paris 7 Diderot, présente une cohérence, malgré les angles d’attaques différents à chaque fois, le présent volume me semble tout particulièrement dans le prolongement de son dernier livre, Psychanalyse de l’informe (Aubier 2003, rééd. Flammarion, 2009) qu’elle développe ici en approfondissant ses réflexions avec ce qu’elle  appelle les « chimères du corps ».

« Vos mots touchent mon corps parce que vous parlez en images », lui dit une analysante. Cette parole pourrait résumer l’approche de l’auteur, qui décrit des événements du corps tels qu’ils apparaissent dans certaines cures à travers le langage et les images. Les patientes expriment une incertitude d’être nées, le sentiment d’être désengendrées. « Comment être ou avoir un corps ? », « Suis-je né ? », se demandent elles. Cela évoque ce que l’auteur nomme le fantasme de l’enfant donneur, c’est à dire « l’enfant intègre qui ne peut être entièrement vivant ni habiter son corps ni se faire désirant en son nom propre, car cela serait censé causer l’effondrement d’un autre parental par là même désorienté ».

Sylvie Le Poulichet fait partager au lecteur un travail psychanalytique singulier qui montre le tissage entre corps/langage/image que l’auteur fait apparaître de manière originale dans des situations cliniques insolites. Les cas présentés évoquent les états limites, mais l’auteur ne veut pas utiliser ce terme, car il constitue une catégorisation nosographique qui serait réductrice. Une telle objectivation n’est pas compatible en effet avec l’approche de Sylvie Le Poulichet. Elle limiterait l’effet fécond de la confrontation à des situations cliniques dont elle veut préserver l’effet créateur. Et c’est de cette confrontation très vivante que rend compte l’ouvrage. J’ai été très sensible à l’importance accordée par Sylvie Le Poulichet aux situations cliniques, souvent  inhabituelles, qui sont la source de sa pensée psychanalytique, hors toute orthodoxie. J’y vois une affinité avec ce que Bion a conceptualisé avec la notion de « capacité négative », c’est à dire un état de réceptivité et de disponibilité à l’égard du matériel clinique, qui ne consiste pas à trouver chez le patient l’illustration des théories déjà constituées, mais la matière à constituer avec lui «(« mon meilleur partenaire », dit-il) des modèles théoriques non encore connus.

La chimère du corps est un assemblage étrange et invraisemblable, agglutination de plusieurs corps – vivants ou morts – en un seul. Les chimères se manifestent notamment à travers des somatisations, des addictions, des dépressions ou des résurgences de fantasmes. Une des questions que se pose l’analyste en priorité est évidemment de savoir de quelle manière elles peuvent se défaire. Pour Sylvie Le Poulichet, c’est au moyen de l’expérience du transfert que le sujet peut se déprendre des miroirs déformants habités par des fantômes. Pour que ce processus puisse se dérouler, cette approche engage aussi bien le patient que l’analyste et elle implique ce que Sylvie Le Poulichet désigne comme plasticité psychique. Cela mobilise ce que l’auteur appelle un travail de composition, où le transfert met en jeu une recomposition et une superposition de scènes originaires insolites, qui passent par deux voies privilégiées. Tout d’abord le travail du rêve, dont Sylvie Le Poulichet développe les multiples facettes avec beaucoup de finesse. Le corps onirique s’assimile à une composition corporelle dessinant des lieux et des liens inattendus, évoquant même des expériences prénatales. L’autre voie passe par les créations, car, contrairement à ce que propose le modèle archéologique freudien, qui serait de retrouver du déjà connu enfoui, la conception de l’analyse de l’auteur montre qu’il s’agit de composer des liens et des figures nouvelles, source de créativité. D’ailleurs, dans son ouvrage antérieur, L’art du danger, Sylvie Le Poulichet avait déjà fait un travail remarquable sur les processus de créativité chez certains artistes.

Lorsque Sylvie Le Poulichet traite un point de la théorie psychanalytique, elle ne répète jamais, mais donne toujours un point de vue personnel, parfois critique, qui éclaire et prolonge le concept. Pour le stade du miroir par exemple, elle dit qu’on n’a pas assez évoqué la dimension de l’angoisse spécifique de la mère face au miroir avec son enfant. Néanmoins, je dirais que, au-delà des théorisations fort intéressantes de l’auteur, ce sont les récits cliniques qui sont les plus saisissants, car ils témoignent d’une écoute psychanalytique innovante.

On pourrait d’ailleurs penser que si les analysantes de Sylvie Le Poulichet amènent un matériel clinique aussi inhabituel, c’est bien parce qu’il y a une analyste prête à les entendre dans ces registres qui font vaciller les repères identificatoires et les frontières entre les espaces psychiques, amenant à ce que l’auteur appelle des « processus limites » ou des « zones d’impersonnalisation ». En voici deux exemples qui donneront une idée de l’originalité de l’approche.

« Un événement particulier dans le transfert m’était apparu décisif, quoique bien énigmatique: à la veille d’une période de vacances d’été, à la fin d’une séance, l’analysante avait entièrement plongé son regard dans le mien et nous étions restées ainsi quelques secondes, immobiles. Une étrange sensation d’apaisement nous envahissait, en un temps suspendu. Ce regard semblait avoir cherché son ancrage et son horizon, puis s’était accroché dans le silence. La plongée dans les yeux prenant le visage entier dans son intensité avait à la fois valeur de se perdre dans le regard et de se lover dans le visage-regard. Puis l’analysante était partie sans rien dire, avec un léger sourire aux lèvres, comme si elle venait de se réveiller à la suite d’un beau rêve. » Cette séquence clinique montre comment le miroir maternel winnicottien peut advenir à la faveur du transfert, après la défaillance du regard de la mère dans la vie de la patiente.

Dans un autre cas, la patiente dit « Là, ça y est, je suis morte ».
« Au lieu de tenter de la rassurer ou de nommer sa présence vivante, je lui dis : « Oui, vous devez sûrement avoir raison, vous êtes morte, ça a existé dans le passé et là maintenant, vous pouvez l’éprouver. » A ce moment-là, elle releva la tête et me regarda, sidérée, puis soulagée, comme si elle s’éveillait d’un cauchemar. L’événement psychique insoupçonné était arrivé dans le transfert ».

Pour Sylvie Le Poulichet, il y a une analogie entre le processus psychanalytique et les processus de créativité, ce qui nous donne de la psychanalyse une vision très créatrice. Pour elle, qui pratique aussi la peinture, la cure analytique est un tableau, auquel on ajoute sans cesse de nouvelles touches, de nouvelles retouches et de nouvelles couleurs. S’écartant d’un savoir dogmatique préétabli, l’analyste et la patiente partagent des moments d’émergence, ce qui implique les dimensions ludiques et créatrices de l’un et de l’autre. Et, ajoutons-le, mobilise chez le lecteur ses propres capacités à créer et à pratiquer une psychanalyse qui ne se complait pas dans la répétition du même, mais se risque à s’exposer à ce que Bion nommait la tolérance à l’inconnu.

Simone Korff  Sausse

 

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