Passeur de livre

Sylvie Le Poulichet
"Les Chimères du corps, De la somatisation à la création"
Editions Flammarion, Aubier Psychanalyse, Paris 2010

Michel Cresta, psychanalyste, membre affilié à la SPF depuis 1996. A publié, dans le numéro 13 (juin 1984) de la revue Littoral "Pour une introduction à la Tâche du Traducteur de Walter Benjamin". Numéro 18 (janvier1986) la traduction du texte de Eugenia Sokolnicka "Analyse d'une névrose obsessionnelle infantile". Auteur de "Peripoloï, les patrouilleurs de la nuit, figures de l'adolescent en Grèce ancienne ou les enchevêtrements de la transmission" publié dans l'ouvrage collectif "Le Malaise adolescent dans la culture", aux Editions Campagne-Première (mai 2005). "Après la barbarie...la forêt obscure: vider le sens des mots", à partir de Paul Celan, repris en 2009 dans le n°22 des Lettres de la SPF, "Penser la Barbarie".

«Wo es war soll Ich werden- Là où cela était, le « Je » doit advenir....et s'y tenir....»

Ce livre est un vrai bonheur!... On sait, depuis sa parution à l'automne dernier, que sa lecture procure un effet d'enthousiasme aux cliniciens de l'informe(1)! Bonheur au sens à la fois de ravissement, d'enchantement, de bon augure du point de vue de la transmission du vivant de l'analyse, mais aussi au sens du bonheur d'écrire, de penser et de créer. Et réellement, d'un bout à l'autre de ce texte animé d'une force irrésistible, Sylvie Le Poulichet réussit je ne sais comment, à transmettre une joie véritable d'être analyste, d'en percevoir quasi-physiquement l'infinie créativité. Dans « l'effroyable sérieux » -pour saluer Nietzsche- doublé de négativisme de l'époque qui se voudrait tellement tragique, il n'est pas mauvais de se sentir empoigné par l'optimisme de l'auteure, par pareille vitalité clinique devenue si rare dans la littérature analytique. C'est un livre qui donne envie d'être analyste!

Car ce livre parle d'analyse! Sans ambages! Il en produit même.

On pourrait entrer ici dans le vif, détailler, décomposer « scientifiquement » l'assemblage du livre,  analyser et réordonnancer le plan de l'ouvrage par exemple, en dénudant les logiques de l'argumentation de manière plus universitaire que littéraire; et il n'est pas dit qu'une telle lecture désaffectivée, pour ainsi dire « objective » (obsessionnelle?), n'ait pas sa raison d'être puisque Sylvie Le Poulichet appuie sa démarche sur des hypothèses théoriques fortes. Mais ce serait alors manque de tact au sens ferenczien du terme, par rapport à l'écriture infiniment ingénieuse et vive, ce serait désenchanter la chimère et manquer de fait le propos; car ce livre on l'aura compris, est un tout organique, quelque chose de vivant qui touche à l'analyse donc au corps, un tout dont je vais essayer de suivre quelques traits.

« J'appelle « chimère du corps » un assemblage étrange et invraisemblable qui constitue souvent la composition inconsciente d'un corps fantasmatique. Il s'agit d'identifier et de dénouer, de manière singulière dans certaines cures, une chimère qui apparaît comme l'agglutination de plusieurs corps -vivants ou morts- en un seul. Cette définition diffère, mais s'inspire cependant, des acceptions traditionnelles de la chimère, soit dans la mythologie: une créature composite fabuleuse, soit en biologie: un organisme créé par manipulations de tissus génétiquement différents. ». Le livre s'ouvre ainsi, précisant peu à peu les figures que recèlent cette métaphore chimérique:
« Comment faire parler les chimères du corps qui se révèlent notamment à travers des somatisations, des addictions, des dépressions ou des résurgences de fantômes? De quelle manière peut-on les amener à délivrer leur sens à travers des créations qui surgissent dans les cures analytiques ou psychothérapeutiques?[...] Le moyen de parvenir à exposer cela, de rendre compte de ce parcours, l'écrire: Déployer le mouvement même de la démarche analytique à l'oeuvre, ce mouvement qui anime un analysant et un analyste afin de découvrir en transformant: telle est la visée de cet ouvrage[...].»

Qu'est-ce que cela veut dire?  Que l'écriture est ici mise véritablement au service de la clinique pour traduire -au plein sens de transporter ou de transférer- le mouvement de l'analyse, nous provoquant à une écoute analytique. De fait on se sent très vite, dès l'introduction, déplacé, embarqué, emporté par le mouvement du livre et de l'écriture; un rien de vertige, fasciné parce que ça résiste bien évidemment, et qu'on n'a pas toujours en le lisant, l'attention ou la sérénité tranquille. La fascination, comment l'ignorer, est le masque d'une solide résistance. Par exemple au changement...à la transformation, synonyme rigoureux pour l'auteure, du terme « psychanalyse »:
« On peut dire que toute découverte modifie la position d'où le sujet perçoit, pense et écrit, en même temps que ce qu'il perçoit pense et écrit: la recherche psychanalytiquement affectée par le temps réversif dans l'expérience clinique est alors portée par ce mouvement fécond qui déplace simultanément le « point de vue » et l'objet.»(2)

Autrement-dit, le lecteur y fait des bouts d'analyse. Tout le monde ici, lecteur et auteure, est pris dans la notion bionienne de transformation qui anime profondément ce livre de bout en bout, à la condition toutefois de s'autoriser à le lire. Bion qui écrivait: « ..au vu des associations dont s'entoure le terme de « théorie » je préfère parler de « transformation »(3). Si ce travail s'adresse surtout il me semble aux lecteurs analystes, il s'adresse plus précisément aux possibles devenir autre de l'analyste, à ses potentialités de transformation, aux processus de figurabilité au sens du rêve de l'analyste lecteur. De ce point de vue il s'agit  d'une approche quasi-plastique du travail de la cure. Toujours dans cette perspective il va de soi, vous l'aurez compris, que l'analyste est transformé par les cures qu'il mène. Et que la clinique ne saurait être une application illustrative/démonstrative de théories aussi freudiennes soient-elles, ni la recherche d'un savoir; mais pour citer la belle formule de Maurice Dayan, « cheminement vers l'inconnu »; un inconnu brut, « à peine représentable », « une ouverture de champ » que la rencontre avec le patient révèle par définition transférentielle d'abord chez l'analyste! On peut déduire déjà de ces quelques approches fragmentaires, une conception dynamique de la notion de sujet; derrière la présentation clinique se trame tout un jeu déconstructif avec l'origine, la temporalité, la chronologie; il s'agit de ce « temps réversif » de l'analyse, notion que Sylvie Le Poulichet déploie et enrichit au fil de sa recherche(4), qui énonce que toute recomposition de ce qui est passé est en même temps ouverture vers l'avenir(5). Pour le sujet l'origine ne cesse de se déduire.

« Le sujet ne peut apparaître qu'en se découvrant autre. Il jaillit de cette altérité et de cette différence, qui elles-mêmes ne pourront bientôt plus être saisies comme telles. C'est en devenant autre que l'individu croit se retrouver lui-même: heureuse méprise, jeu de furet du soi-disant sujet. »(6)S.

Il ne saurait être question ici évidemment, de rentrer dans le détail passionnant de la problématique serrée du livre articulant les séquences de cures, mais d'en accuser quelques aspects, quelques chemins. Ce livre s'affronte résolument aux questions majeures et récurrentes de la clinique quotidienne d'aujourd'hui: « par quels processus un sujet en vient-il à douter de la possibilité d'«habiter » entièrement son propre corps? Comment en est-il venu, à son insu, à marquer ce corps de stigmates qui témoignent des traces d'un sacrifice? Pourquoi le déploiement du vivant chez le sujet semble-t-il constituer parfois une forme de menace pour un autre parental? […] et l'incertitude d'être né... »(7).

La figure clinique de ce corps étranger chez le patient (née de la clinique de l'addiction), la construction de ce modèle nommé ici chimère, se fonde sur un véritable redéfinition de la conception psychanalytique du traumatisme, très marquée dans le le précédent livre, Psychanalyse de l'informe, qui mettait en question la métaphore classique du « sac de farine » chez Ferenczi(8): soit du fait de l'effraction violente, une « impression-déformation » traumatique durable s'est inscrite dans la psyché. Dans l'optique de Sylvie Le Poulichet, ce qui fait trauma relève d'un envahissement du « Je » par la terreur de l'informe: l'informe c'est-à-dire un ensemble de vacillements identificatoires souvent liés à des expériences où l'être terrorisé a coïncidé avec la chose terrifiante. La version surmoïque de cette expérience serait « Tu es ceci -qui est le plus loin de toi, ceci qui est le plus informe » disait Lacan en Mars 1955 dans son Séminaire sur le Moi, p.186(9).

Sentence terrifiante que Sylvie Le Poulichet commente: « un tel événement se produit lorsque l'ébauche du moi-corps ne peut se différencier de l'effraction qu'il subit: le moi-corps coïncide avec cette effraction, dès lors qu'il n'est pas encore possible de distinguer clairement un dehors et un dedans, et qu'une trouée étendue du « système pare-excitation » selon l'expression freudienne, laisse « non liée » l'énergie des systèmes assaillis par les excitations. Un surmoi féroce et précoce vient alors confirmer l'impuissance et la sidération  de l'être démuni devant un danger inconnu, puis dicter une loi insensée: « Tu es l'extrême et l'informe, tu es ce qui te déforme et ce qui te met loin de toi! »(10)

Néanmoins, et c'est en cela que ce travail est peu ordinaire, au coeur de l'effroi traumatique des éléments de « Je »  demeurent puis se rassemblent au moins pour constituer récit sur le divan. Même le recours à l'informe et aux effets d'impersonnalisation contiennent des « effets de sujet »! D'où la question: « ces manifestations de l'informe que sont les zones d'impersonnalisation n'auraient-elles pas, paradoxalement, une dimension défensive inconsciente? »(11) C'est-à-dire une manière de ne pas habiter son propre corps, ni d'adhérer à l'enchaînement de sa propre histoire...le moi-corps évanescent ne se trouve pas entièrement capturé par l'autre persécuteur...en devenant non identifiable, impersonnel.

Autrement-dit, comme la Daphné du Bernin se transformant en laurier pour échapper à Apollon, le traumatisme engendre une création et une théorie de l'informe qui est déjà une tentative de guérison psychique; identifier un autre persécuteur-agresseur c'est déjà recomposer une chimère, donner un sens à ce qui pouvait être pris comme une condamnation au néant – soit déjà une recomposition à partir du traumatisme. L'analyse amène à son tour une recomposition psychique d'un autre primordial reconnaissant et désirant, qui est une traversée de l'informe, des vacillements de l'identité et de l'impersonnalisation.(12)

La création de ces fictions, de ces théories instables que sont les chimères, sont des assemblages  hétéroclites autorisant une élaboration qui fasse contenant donc prise de corps pour le sujet: « c'est en devenant autre que l'on se reconnaît soi-même ». Une sorte de « roi Carnaval » régi par le narcissisme premier, His Majesty le Moi, que l'on empoisonne parfois (toxico), que l'on scarifie, que l'on martyrise par la nourriture, que l'on affame ou que l'on détruit en effigie...

Karen dont la mère a été tondue à la fin de la guerre dit qu'elle se sent « exclue, tondue, rasée » quand elle va mal; elle fait avec cette mère « peau commune » en aspirant tout ce qu'il y a de douloureux en elle. Mais la douleur c'est aussi ce qui m'a structurée, elle m'a servi d'enveloppe pour me contenir. » et aussi: « j'étais sa bouillotte. Je ne savais plus qui j'étais: une masse d'émotions sans avenir. ». Il en résulte pour la patiente une poussée d'herpès labial en ce moment de cure, parce qu'elle dit en séance des choses sales sur sa famille.

En fait la figure de la chimère est comme l'écrit Sylvie Le Poulichet, une élaboration des théories sexuelles infantiles et des « théories infantiles de l'informe ». Ce qui contredit en passant la théorie selon laquelle les passages à l'acte et les somatisations se situeraient toujours hors de la logique du fantasme.

C'est en écrivant le dernier chapitre du livre, qu'une représentation issue de la clinique des processus limite s'est imposée à Sylvie Le Poulichet, sous la forme du « fantasme de l'enfant donneur ». Lise rapporte: « En ce moment je n'ai plus mon propre corps, c'est comme si mon ventre était ouvert et que ma mère pouvait y prendre mes organes»(13); comme en embryologie, les « bébés donneurs » ou les « bébés médicament », il s'agit de ce fantasme ou de ce paradigme d' « enfants complément », désirés pour réparer et soigner un parent, dédommager ou restaurer l'image corporelle de « l'Autre primordial »; enfants sacrificiels qui maintiennent une sorte de perfusion avec l'autre, qui exclut toute reconnaissance de l'enfant en tant que tel, et évidemment toute forme de séparation. « Ce que l'enfant redoute c'est que cet autre lui retire alors tout amour, par mesure de rétorsion. Et l'enfant doit restaurer sans cesse le visage de l'autre parental, en lui offrant un miroir de lui-même, afin d'éviter que le regard de cet autre ne l'anéantisse. »(14). Dès lors la cure, la traversée du fantasme consistant à « défaire la chimère », ne peut s'opérer sans un « effet de chute transitoire» mettant en jeu une forme de castration symbolique, puisqu'il s'agit de n'habiter plus qu'un seul corps et renoncer à incarner au sens propre le phallus imaginaire.

Il y a sans doute beaucoup à retenir de ce livre pour nous analystes, à propos de la clinique du transfert. « Enfant donneur » par excellence, au moins pour un temps dans le fantasme de l'analysant comme le dit Sylvie Le Poulichet, l'analyste ne saurait se soustraire à être une chimère pour son patient: « la résistance de l'analyste à se laisser transformer, déformer et interpréter, cette résistance ne saurait qu'entraver les mouvements de devenirs-sujet. ».(15)

Michel Cresta

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(1) Rappelons que Sylvie Le Poulichet a fait paraître en 2003 chez le même éditeur, Psychanalyse de l'informe. Dépersonnalisations, addictions, traumatismes, aujourd'hui disponible en collection « Champs »

(2) Les Chimères du corps, conclusion p.189.

(3) W.Bion, Transformations, passage de l'apprentissage à la croissance, PUF, p.70.

(4) Depuis au moins L'Oeuvre du temps en psychanalyse, Payot 1994.

(5) « […] si l'origine était le commencement, il n'y aurait pas de possibilité de changement psychique. » Ibid. p.93.

(6) Les Chimères du corps, p.69.

(7) Ibid. pp11 et 12.

(8) Psychanalyse de l'informe p.61

(9) Jacques Lacan, Le Séminaire livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, Seuil Paris 1978, p.186.

(10) Ibid. p.76

(11) Ibid p. 81-82.

(12) Ibid p.86.

(13) Ibid. p.174

(14) Ibid. p.164.

(15) Ibid. p.74

 

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