Passeur de livre

Roland Chemama
La psychanalyse refoule-t-elle le politique ?
Éditions érès, 2019

 

Annick Galbiati

Psychanalyste, membre du Cercle Freudien, du Salon d’Oedipe et de la Fondation Européenne de Psychanalyse.

Pacs, Mariage pour tous, PMA pour toutes, Me Too, les Gilets Jaunes… : ces vingt-cinq dernières année se sont chargées de nous rappeler la place des questions dites « sociétales » dans leur relation au politique.
R. Chemama les aborde dans son nouveau livre à partir de sa pratique d’analyste : si la singularité du désir du sujet et le domaine du politique se présentent souvent comme bien éloignés, voire étrangers l’un à l’autre, avons-nous à nous en tenir là ?
Lacan ne déclarait-il pas il y a maintenant plus de cinquante ans, le 10 mai 1967, l’année du séminaire La logique du fantasme : « Il y a peut-être un moment où, quand on sera revenu à une saine perception de ce que Freud nous a découvert, on dira, même pas « la politique c’est l’inconscient », mais tout simplement « l’inconscient , c’est la politique ! ».
Souvent réduite à l’aphorisme final, cette citation de Lacan est replacée par R. Chemama dans son contexte. Un contexte qui était aussi celui de la guerre du Vietnam par rapport à laquelle Lacan pressentait que la vraie question de notre monde allait être de savoir si le sujet se trouverait à l’aise dans le grand banquet de la consommation, ou bien s’il n’allait pas percevoir dans bien des cas, que c’est lui le plat offert à l’appétit capitaliste ; ce qui appelle la question suivante de la part de R. Chemama : « Si chacun risque d’être consommé par l’autre, la problématique œdipienne, avec le danger que peut représenter la mère « crocodile », serait-elle une interprétation de ce risque ? ».
La déclaration de Lacan à l‘époque ne fit pas grand bruit… suivie de près cependant par les évènements de 68…
Si les psychanalystes peuvent témoigner de quelque résistance à l’égard de ces questions, le livre de Roland Chemama les surmonte. Dans un langage accessible aux profanes et connaissant suffisamment bien son Lacan pour s’en servir, voire le traduire, R. C nous invite à ici une série d’analyses et de réflexions concernant l’incidence du discours social et politique sur les déterminations subjectives.
À commencer par le réexamen, à l’articulation du singulier et du collectif, de la question du « sujet » dans son rapport à l’inconscient, distincte de celle du sujet dans son acception politique, philosophique ou psychologique.
Avec cette trouvaille, la notion de sujet-à - comme on dit « sujet au vertige » - une expression qui a l’avantage de présenter une certaine souplesse et rend particulièrement bien compte de la relation au fantasme, au symptôme, donc au désir et à la jouissance ; expression qui dit par ailleurs quelque chose de la condition même du sujet en tant qu’effet de la parole et du discours puisqu’à la fois il « y est » et « n’y est pas », ni totalement libre, ni totalement assujetti… autrement dit pas-tout.
Qu’advient-il de ce sujet dans la société contemporaine ? Le clinicien, ici, se tourne vers la littérature d’aujourd’hui en se référant à « Une vieille histoire » de Jonathan Littell (paru en 2018 chez Gallimard) un roman qui décrit un sujet passant incessamment et comme si de rien n’était, d’un lieu à l’autre, d’une identité à une autre, d’un genre à l’autre, d’une jouissance à une autre. Un tel sujet quelque part désarrimé peut-il encore s’y repérer ? interroge R. Chemama. Qu’en est-il de son « identité subjective », celle qui quelque part « tient » le sujet ? Qu’en est-il dans la durée d’un désir qui lui soit propre ? Plus que le sexuel, n’est-ce pas alors le pulsionnel qui l’emporte, ouvrant grand la porte, le cas échéant, à la façon dont « l’identité communautaire » peut prendre la relève ? 
En encourageant la disponibilité à tout va et la « fluidité » ininterrompue, le discours actuel n’est pas sans effets sur la subjectivité ; pas sans lien non plus avec le politique qui décide de ce qui est prescrit, permis et interdit. Il s’agit,  remarque R. Chemama, de voir que la subjectivité de chacun, y compris les signifiants inconscients qui le déterminent, renvoie à un discours organisé, au-delà des signifiants propres à une famille, par le discours de la cité, le discours politique. 
Ce dernier présente des formes spécifiques à propos desquelles RC nous fait découvrir les thèses soutenues dans deux ouvrages par Ernesto Laclau, un politologue argentin : La guerre des identités paru en 2000 aux éditions de La Découverte et La raison populiste paru en 2008 au Seuil. D’où il ressort que le populisme ne ferait en réalité rien de moins qu’éclairer la spécificité même du discours politique, soit l’art de manier des « signifiants vides », des signifiants tels que « nation », « peuple », « socialisme « liberté », « égalité » dont le pouvoir repose sur une sémantique si large que chacun peut les interpréter à sa façon. Il s’agit en quelque sorte de « mots magiques » présentés comme la solution à tous les problèmes…
Une telle analyse montre combien, loin du rationnel, le discours politique mise sur l’émotionnel. Ce qui ne contredit pas la « psychologie des foules » de Freud inspirée par Gustave Le Bon où la place du « chef » - qui renvoie à celle du père avec ce que celle-ci peut véhiculer de patriarcal - est décisive ; mais en mettant en jeu la dimension signifiante avec ses effets imaginaires, elle s’en démarque et la décentre en la transformant quelque peu : la politique devient une affaire de discours. Et au cœur de ce discours - nous arrivons là au vif de ce livre - se situent les rapports entre les hommes et les femmes, le discours sur la sexualité. Caractéristique de telle société à telle époque, celui-ci évolue avec le temps. Ce livre de R. Chemama met clairement l’accent sur le fait qu’en une cinquantaine d’années nous sommes passés d’une période dite de « libération sexuelle » - où la jouissance avait quelque chose « d’impératif »- à une tendance aujourd’hui de « neutralisation de la différence sexuelle ».
Ce qui amène RC à quelques rappels et mises au point : en évoquant par exemple la façon dont M. Foucault dans les années 70 critiquait la dénonciation de la répression exercée sur la sexualité par le pouvoir et la morale bourgeoise en considérant qu’il y avait là une manière de braver l’interdit à bon compte. S’en prendre en effet essentiellement sur ce mode aux empêchements du désir et de la jouissance, n’est-ce pas, souligne RC, méconnaitre le rapport du sujet à la loi symbolique d’où procède le désir en limitant la jouissance ?
Quant à l’évolution du discours politique et social sur la sexualité au cours des dernières décennies, R. Chemama repère la conjonction de plusieurs courants : d’une part l’influence des thèses de Judith Butler à qui n’échappe pas qu’un discours est capable de produire les effets qu’il décrit en provoquant un Trouble dans le genre ; d’autre part et de façon particulièrement vive au cours de ces dernières années, la mise en question de la « domination masculine » avec la multiplication des scandales portant au grand jour des actes de harcèlement et de viol dont nombre d’actes pédophiles et incestueux et diffusant à l’envi dans les médias et les réseaux sociaux une représentation des hommes et de la sexualité dégradée et violente. Une « guerre contre le sexe » est-elle déclarée ? Certains parmi les jeunes en tout cas s’en détournent.
Mais cette question de la domination est-elle à un moment donné dissociable d’une autre, plus clinique, celle de la dissymétrie entre les désirs masculin et féminin ?
À partir de ce qu’enseigne la psychanalyse et tout en souscrivant aux combats menés pour l’égalité des droits, le livre de R. Chemama appelle à ce pas de côté.
Non sans réserver par ailleurs une large place aux effets du discours néo-libéral décrit à ses tous débuts par M. Foucault, ceci dès 1978-1979, de façon quasi visionnaire. En désignant en effet le sujet comme « entrepreneur de soi », n’anticipait-il pas du même coup une certaine évolution du couple vers le  « partenariat » ?
Le livre se termine par une mise en perspective de la place centrale de la sexualité dans une configuration historique qui fut celle où est née et s’est développée la psychanalyse en ayant affaire aujourd’hui aux bouleversements actuels.
Mais de son côté La psychanalyse refoule-t-elle le politique ?
Si c’est le cas, la dernière publication de Roland Chemama nous invite à réviser notre position d’autant qu’alors nous pouvons nous attendre à un retour, à moins qu’il ne soit en cours…N’en va-t-il pas de l’avenir de l’approche psychanalytique mais aussi de la spécificité de sa place et de sa fonction dans le mouvement de la civilisation ?
Annick Galbiati

 

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