Passeur de livre

René Lew
Le paiement en psychanalyse
Édition Lysimaque 2018

Frédéric Dahan
Psychanalyste, membre de Dimensions de la psychanalyse.
Organisateur de plusieurs colloques concernant l’impensé métaphysique au sein de l’acte analytique. Travaille la question de l’acte analytique comme acte d’écriture. Plusieurs articles problématisant un « Lacan avec ( Kant, Spinoza, Descartes, Heidegger, Bataille, Parménide, ...) »

Ne passons pas à côté de la structure intensive de publication des textes de René Lew.

S’il a attendu quarante ans d’élaboration continue avant de publier, c’est le temps qui s’imposait pour que cette structure accueille l’extension de ses écrits (livres?) sans qu’ils la saturent - malgré la succession des tomes qui paraissent depuis 2015.

C’est dire aussi que cette structure insaturée et trouée est elle-même illisible - dans le retour à elle qu’elle impose pour une lisibilité de ces écrits. Temps logique de l’acte.

Aussi pourrions-nous être dans l’attente que soit levé le suspens d’une lecture de l’ensemble architectural de cette structure en intension (œuvre?), ou alors, ce suspens tiendrait-il la garde récursive du retrait dont se sustente le désir d’écrire ? Disons que notre lecture s’oblige à cette deuxième occurrence et qu’il faut laisser le temps produire, crayon à la main, ce que cette logique récursive (se) répercute de mouvements minutieux et inédits, pas à pas. Il en va, ici, de lectures qui transforment un lecteur.

Le paiement en psychanalyse est le tome VII du Livre III nommé Institution de la psychanalyse qui se situe dans l’Organon de la psychanalyse.

René Lew (RL) propose une mise en continuité originale de Freud à Lacan qui fait coupure avec le ressassement formulaire des propositions psychanalytiques. Il y a une mise en mouvement des concepts de Freud et de Lacan qui les soustrait de tout prédicat.

À chaque lecteur donc d’y mettre du sien : prix à payer du désir de l’analyste qui ne trouve sa matérialité liquide que dans une écriture - elle-même en mouvement, bien qu’impossible, c’est-à-dire toujours à venir comme la mort et comme la structure en intension.

Cet impossible comme moment de conclure sur un toujours à venir, « c’est le nouage borroméen dissous dans le nœud » - aime à le rappeler depuis très longtemps RL.

Autre chose qu’une écriture fixée à un patron borroméen qui divise a priori tout en trois au profit d’une dogmatique prétendument savante et d’une herméneutique lacanienne saupoudrée de dorures logiques qui intimident ceux qui croient en la psychanalyse. La conséquence de cette opération de Professeurs (les noms d’auteur ne manquent pas), c’est de faire de ce savoir disparition du nouage, tout autant que disparition de la dissolution du nouage. C’est prendre ce savoir pour de l’argent comptant réglant son rapport à l’acte. C’est ce savoir universitaire qui domine aujourd’hui en situant plusieurs institutions de psychanalyse d’utilité publique.

Or l’acte, c’est la dissolution du nouage dans le nœud à trois.

Le tour de passe-passe entre disparition et dissolution engage l’exclusive responsabilité des analystes quant à l’avilissement de la psychanalyse dans la civilisation.

Ainsi RL s’adresse au lecteur de Freud qu’il situe dans une « ...double implication transférentielle, qui met en continuité, mais sans interversion, le dit patient et le psychanalyste, (et qui) est en effet directement lisible dans les textes de Freud. »

Il y a à entendre là que tous les textes de RL sont à situer dans une dimension ésotérique (n’être pas sans rapport à l’acte) dont la substance propre (le nouage) est le temps. Cette écriture met à l’épreuve cette hypothèse sur le temps : le même est l’acte d’écriture et l’acte analytique.

C’est dire que contrairement à ce qu’en dit RL, la mise en évidence que l’acte analytique prenne consistance des textes de Freud ne relève pas uniquement d’une logique non sphérique, mais aussi d’une poétique en retrait en tant qu’elle déploie une théorie de l’écriture qui ne se réduit pas à l’écrit.

C’est dire aussi que bien que se situant sur un autre plan que la logique, cette poétique est elle-même récursivité et ne peut se départir de la dialectique entre logiques non sphérique et sphérique, entre fonction en intension insaisissable et ses extensions. Dialectique que RL ne cesse pas d’élaborer. Disons qu’il en va de même dans le distinguo entre paiement et argent.

À l’instar de la récursivité de la signifiance (conception fondamentale du schématisme de RL qui définit la rationalité freudienne comme indéterministe et nominaliste), la poétique ou une théorie de l’écriture qui fait acte « oppose une prédicativité politique à la récursivité de l’inconscient. »

Cette remarque sur la poétique vise à exprimer au lecteur la simplicité salvatrice pour l’acte analytique qui réside dans les textes de RL. Elle s’oppose à l’apparente voire rebutante difficulté due aux arguments logiques et topologiques qui permettent « à la psychanalyse de s’arroger un accès à la science ». Accès à la science qui constitue un ardu débat avec RL sur l’éthique de la psychanalyse que nous désirons laisser ouvert depuis le début déjà ancien de nos échanges.

La simplicité dans ces lectures ne va pas sans une certaine dureté qui réside dans l’engagement analysant-sans-adresse auquel est confronté tout lecteur analyste.

Insistons pour dire que ce rapport-non rapport entre écriture et lecture est ce que nous appelons écriture dont le « ne cesse pas de ne pas s’écrire » ne se départit pas.

Si cette écriture est l’acte analytique, alors il y a un devoir éthique à ce que tout analyste produise de l’acte, une écriture : il en va d’un ratage qui convienne à l’acte.

Or ce ratage tient encore d’une récursivité que déploie avec rigueur RL par des avancées infinies, pas à pas, de la dialectique des logiques. Chaque concept s’enrichit historiquement du mouvement de ces avancées : transformations que RL nomme Hors point de vue de la structure en intension.

C’est bien de ce manque de production dont la psychanalyse pâtit : raison avilie de son échec.

C’est du corps de l’analyste que cette écriture provient et constitue un paiement de son rapport-non rapport à l’acte qui ne lui appartient pas.

C’est dire que cette écriture ne provient d’aucune prescription, fût-elle de dimension logique, et c’est en cela qu’elle est an-ontologique.

Après le retrait des Dieux, si le monothéisme a viré à un monnaie-théisme, l’acte analytique, dans une écriture après-coup, pourrait déployer les raisons d’un paiement qui articule la mort à la pulsion (la Mort?) : jouissances inédites du désir de l’analyste qu’abolit toute civilisation en se soutenant finalement de ces inanités sonores et trébuchantes.

Il y a une perte à payer : prix de la ponctuation de l’analyste. Confronté à une trouvaille de l’analysant, l’analyste peut éprouver une jouissance dans le silence où elle s’évanouit. Il se peut aussi que cet analyste ait un rapport complexe à l’argent qu’il reçoit de ses analysants.

« C’est entre jouissance phallique et jouissance de l’Autre que va se frayer ce cheminement de la cure où intervient notablement le paiement. »

Enfin, à se trouver confronté à une élaboration si poussée des conséquences topo-logiques de la structure fonctionnelle, le lecteur pourrait craindre d’y reconnaître une discipline. Il n’en est rien, tant le ton de René Lew n’est pas du côté de l’enseignement mais de celui de l’acte. À chacun donc de trouver le temps de se faire à lire.

Frédéric Dahan

 

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